Dossier- Violences faites aux Femmes : Le viol conjugal, ‘’ce cauchemar passé sous silence’’

‘’Je supporte et je me tais !’’, semblent dire toutes ces femmes oppressées par leurs maris. Parmi les violences faites aux femmes, il y a le viol conjugal. Un phénomène bien présent dans certains ménages sénégalais mais dont on ne parle que rarement ou à demi-mot. C’est un drame souvent passé sous silence qui se déroule dans le huis clos des chambres à coucher. Le viol conjugal est un délit. Mais, il est très difficile à prouver devant la justice. Car, un nombre très réduit d’épouses, pour ne pas dire aucune d'entre elles n’ose porter plainte. Difficile à nommer pour les victimes, difficile à admettre dans une société qui croule encore sous le poids de la religion et où subsiste, souvent l’idée du devoir conjugal.


Cela est à l’image de l’histoire de Marième (nom d’emprunt). Nous l’avons rencontrée dans la région de Thiès à 70 km de la capitale sénégalaise. Elle est surveillante dans un Collège. Les rares occasions où elle dit avoir senti les bourgeons de la vie pointer le bout de leur nez, c’est quand elle se sent entourée de ses collègues ou bercée par les bruits faits par les élèves. Ce sont ses rares instants qui, dit-elle, lui font oublier le temps d’une journée, les soucis de sa vie. Car des soucis, Marème avoue en rencontrer presque toutes les nuits. ‘’Ce sont des gestes violents, des vêtements arrachés souvent avec force et une puissance physique qui m’écrase chaque soir. C’est cela que je vis’’, a confié la dame, avec une voix empreinte de mélancolie.

L’homme qu’elle accuse d’avoir ces gestes brutaux, c’est son mari. Un viol conjugal qu’elle subit depuis plusieurs années. ‘’Chaque soir, il me fait l’amour de manière violente. Des fois, je traine les pieds au salon devant la télé pour qu’il s’endorme. Mais souvent, il hausse la voix en me demandant de venir le rejoindre au lit. Et là, il me force à faire l’amour. Et c’est ainsi depuis des années’’, regrette-t-elle.

 

‘’… des gestes violents, des vêtements arrachés souvent avec force, écrasée chaque soir …’’

 

Une violence sexuelle quasi quotidienne qui s’est installée au fil du temps. Pourtant, tout semblait normal lors de sa rencontre, au cours de l’année 2015, avec l’homme qui lui fait vivre son calvaire. Amoureuse, Marème a dit oui à son homme, un an plus tard. C’était en 2016. Mais très vite, sa vie a tourné au cauchemar. Son mari s’est révélé violent. Chaque jour, le caractère violent de l’époux à son endroit ne faisait qu’empirer’’, raconte-t-elle. Un récit, parfois coupé. Partageant son mal, pour se confier un peu, la voilà qui, tout d’un coup, est devenue aphone. Elle est perdue dans un silence qui cache une douleur inouïe, le temps d’une interview. 

Souriante en apparence, terrifiée à l’intérieur. Voilà ce qui caractérise Marème. Dans son partage d’expérience, elle a révélé ces faits qui l’obligent à continuer, aujourd’hui encore, de prendre son mal en patience. ‘Chaque soir, j’ai la peur au ventre à l’idée de ce qu’il va me faire. Mais, c’est mon mari ! J’ai honte même de m’en ouvrir à une tierce personne. Même ma famille n’est pas au courant du calvaire que je vis. Parfois, je pense au divorce. Mais, je suis issue d’une famille Hal pulaar très conservatrice et je n’aimerais pas être la première divorcée de la famille. Maman en mourait. Mon père, quant à lui, ne me le pardonnerait jamais. Alors, je fais semblant d’être heureuse’’.

Marème, à l’image d’autres de ses semblables, vit cet ‘’agression sexuelle’’ qu’elle a mis du temps a assimiler  à un‘’viol’’.

C’est aussi le cas de Maïmouna. Celle-ci est une restauratrice qui travaille à Dakar. ‘’Parfois, je suis tellement fatiguée que je n’ai pas envie de faire l’amour avec mon mari. Mais quand je dis non, il insiste tellement que je finis par céder à contrecœur’’. Quoi de plus normal que d’avoir des relations sexuelles avec celui qui partage sa vie ? lui rappellent souvent ses amies, lors des discussions autour de leur ménage. Les conjonctions sexuelles entre époux relèvent de la normalité, oui. Cependant, pour beaucoup de personnes, cela est valable dans la vie de couple jusqu’au jour où la femme dit : ‘’non !pas aujourd’hui’’ ou ‘’pas ce soir’’ et que l’époux fasse usage de la force, quand même, pour assouvir son désir. À ce niveau, la loi est pourtant claire. Qu’il soit le fait d’un inconnu ou d’un conjoint, le viol demeure un délit.

 

‘’Chaque soir, j’ai la peur au ventre à l’idée de ce qu’il va me faire’’

 

Le droit sénégalais reconnait le viol comme étant une agression sexuelle, selon l'article 320 du Code pénal. Celui-ci dans son libellé considère comme viol ‘’tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise’’. Seulement, l’affaire devient plus complexe quand il s’agit de viol conjugal.

Selon Me Khoureychi Ba, avocat à la cour, il serait difficile voir impossible même d’établir ou de fournir des statistiques. ‘’Des affaires qui portent sur le viol conjugal sont vraiment très rares voir même rarissimes ». Des procès pour viols conjugaux, il n’en existe pas, donc au Sénégal, en tout cas, Me Ousseynou Gaye dit, pour sa part, n’en avoir pas eu connaissance. ‘’L’intimité est une obligation du mariage qui entraine des relations sexuelles. Et le refus d’intimité peut entraîner un divorce. Maintenant, le débat reste les éléments de preuve du viol conjugal. Comment prouver que le rapport sexuel est imposé et que le consentement n’y est pas, entre mari et femme ? Cela peut être un délit, selon l’avocat. Mais, un délit extrêmement difficile à prouver lorsqu’il s’agit d’un mari.

Pourtant dans des pays comme la France, violer son conjoint est une circonstance aggravante passible de 5 ans de prison de plus que le viol d’un inconnu. « Mais, faudrait-il, néanmoins arriver à prouver qu'il y a eu effectivement viol. Parce que souvent, un dossier sans preuve est un dossier qui ne tient pas. D’où la complexité du viol conjugal au Sénégal’’, a confié l’avocat dans un entretien qu’il a accordé à Dakaractu.

 

Madjiguène Sarr : ‘’les femmes par ignorance ne dénoncent pas le viol conjugal’’

 

La juriste Madjiguène Sarr est formelle : ‘’On ne reçoit pas de cas de viol conjugal à cause des pesanteurs socioculturelles’. La dame qui milite au sein de l’Association des juristes sénégalaises (Ajs) et qui regrette l’absence de statistiques pour cette forme de violence, avance que dans leurs boutiques de droit, les femmes qui viennent les voir ne dénoncent jamais les viols conjugaux. Cela, du fait d’une ignorance ou de leur éducation. Ce qui fait que c’est difficile d’établir des chiffres. ‘’Il arrive qu’on reçoive des femmes qui nous parlent de violence sexuelle à demi-mot. Nous, à notre niveau, on comprend ce qu’elles veulent exprimer. Mais, elles ne prononcent jamais le mot viol. Elles se plaignent juste d'avoir été forcées par leur mari. Alors qu’au Sénégal,  l’article 320 du Code pénal définit le viol comme étant tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. Donc, il y a problème’’, confie-t-elle. 

M. Sarr regrette le fait qu’au Sénégal, pays signataire de nombreux instruments internationaux et régionaux, que l’on ‘’note beaucoup d’insuffisances aux yeux de la loi.’’ Certaines décisions de justice montrent que les textes ne sont pas appliqués dans toute leur rigueur’’.

 

Kalista Sy, scénariste « le viol conjugal est difficile à admettre »

 

 

 

 

Pourtant certaines femmes conscientes du fléau utilisent aujourd'hui des canaux pour dénoncer le viol conjugal. C’est le cas du groupe ‘’Femmes Chics’’, dans Facebook, une entité trop présente dans les réseaux sociaux pour sensibiliser sur les violences faites aux femmes. Mais également la scénariste Kalista Sy, productrice de la série ‘’Maîtresse d’un homme marié’’. Cette série virale qui met en scène des personnages féminins sexuellement libérés, actives, indépendantes et prospèrent, se joint aux luttes des femmes en Afrique de l’Ouest. Parmi les thèmes abordés, l’on note le viol conjugal. Une scène mise à nu dans l’une des épisodes de cette série par Djalika Sagna qui y a joué le rôle d’une épouse abusée sexuellement par son époux. Celle-ci, en digne représentative de la société sénégalaise, et victime malheureuse de cette situation, encaisse beaucoup et pense que tout ce qui lui arrive est normal comme la plupart de ses Concitoyens. La scénariste qui met à nu cette affaire qualifiée de tabou a surtout évoqué une incompréhension du sujet au sein même des femmes.

‘’Le viol conjugal est très difficile à exprimer et à admettre. Il n’est pas reconnu au Sénégal et les femmes qui en sont victimes ont du mal, souvent, à en parler. De manière anonyme, sur les réseaux sociaux et dans les groupes de femmes, beaucoup parlent de ce vécu. Mais, les réponses, qui en découlent pour la majorité, soulignent l’incompréhension du sujet encore considéré comme tabou. Les femmes dans leur majorité refusent le viol conjugal dans la mesure où, selon elles, une femme n’a pas le droit de dire non et doit se soumettre à son mari quand celui-ci manifeste le désir d’avoir des rapports sexuels. Et que si celui-ci insiste ou le fait par la force, il ne s’agit pas d’un viol mais d’un droit. Mon rôle en tant que femme est de dire à mes consœurs qu’elles ont le droit de dire non. Et que si on les force ça devient un viol. Je sais que c’est une grande bataille pour changer les mentalités ici au Sénégal où le poids de la religion compte énormément’’, précise Kalista Sy. Pour elle, il urge pour les organisations de la Société civile d’initier ‘’une campagne de sensibilisation’’. Cependant, elle note le caractère tenace du tabou dans notre société. Quant au changement des mentalités, elle est consciente qu’il faut encore plus de temps pour changer la loi.

 

Moukhamadou Mbacké Lam religieux : ‘’Une femme doit satisfaire son mari’’

 

 

 

Au Sénégal où il est dit que 94% de la population sont des musulmans, parler de viol conjugal est à la limite saugrenue, pour plus d’un. Pour Moukhamadou Mbacké Lam, l’islam ne reconnait pas le viol conjugal. La femme doit se soumettre à son mari quelle que soit la situation. Il assimile la femme à un champ où le mari peut y entrer quand il le souhaite sauf par la voie anale. Dans ce cas de figure, dit-il, la femme a le droit de dire non où quand elle voit ses menstrues ou encore quand elle vient d’accoucher. « Et même quand la femme dit non, elle doit le faire avec diplomatie pour ne pas frustrer son mari. L’islam reconnait seulement comme viol quand un homme force une femme qui n’est pas son épouse à avoir des rapports sexuels. Sinon, toute femme a l’obligation de satisfaire son mari’’, assène l’islamologue. Une position qui est pourtant loin d’être défendue par l’église catholique.

 

Père Stéphane :  ‘’la femme n’est pas un objet sexuel, il faut respecter la chasteté même dans le couple’’

 

 

 

Père Stéphane est prêtre à la paroisse Notre Dame du Cap-Vert de Pikine. Selon lui, l’Eglise catholique n’admet pas le viol conjugal. L’église interdit tout acte sexuel fait par contrainte, renseigne-t-il. ‘’Il faut vivre la chasteté avant et après le mariage c'est-à-dire que l’acte sexuel doit être une décision libre, un acte commun avec le consentement des deux époux. La vie de couple est basée sur l’amour. Et l’amour n’est rien d’autre que le respect de l’autre. L’homme est plus fort que la femme. Donc, il ne doit pas utiliser sa position de force pour traiter son épouse comme un objet sexuel, mais comme une personne qu’il faut respecter. Dans un couple, il n’y a pas de devoir conjugal. Il n’y a pas de laisser-passer dans le corps de l’autre. Et je pense que la morale chrétienne n’est pas trop différente de notre position’’, a-t-il indiqué.

Le viol conjugal serait donc un délit majeur pour beaucoup d'hommes ordinaires. Pourtant, dans la rue, les avis sont mitigés. Pour certains hommes interrogés comme Djibril Camara, cadre dans une banque, quand une femme dit non on ne doit pas la forcer car ça arrive aussi que la femme ait envie de son mari et que ce dernier réponde par la négative en usant de subterfuges. Mais pour Ousseynou Sylla, ouvrier, la femme doit remplir son devoir conjugal, à chaque fois que son mari le désire. « Moi, parfois je lutte avec ma femme pour qu’elle remplisse son devoir conjugal. Elle se débat au début et puis elle se laisse faire. Les hommes doivent avoir le dernier mot dans leur foyer », clame t-il. Des positions qui trahissent une différence de perceptions des uns et des autres sur ce problème auquel sont confrontées beaucoup de femmes au Sénégal. Ainsi, chaque jour, beaucoup de femmes sont forcées par leurs maris. Mais, les victimes, malgré leur mal, ne franchissent jamais la porte d’un commissariat, par ignorance ou par peur du jugement de la société. Tout compte fait, le viol conjugal continue de demeurer un sujet tabou que certaines femmes préfèrent aborder dans les salons feutrés d’un cabinet dans une totale discrétion.

 

Aminata Mbengue psychologue : ‘’Je reçois parfois des femmes victimes de viol conjugal mais… ‘’

 

 

 

Pour Aminata Mbengue, même si le viol conjugal reste tabou, il n'est pas rare qu’elle reçoive des femmes qui en sont victimes. La Psychologue confie que certaines épouses n'osent même pas le dénoncer de peur d'être traitées d’épouses indignes car la loi sociale veut que la femme soit toujours disponible pour son mari et que seul le désir de celui-ci compte.‘’Mon travail, en tant que psychologue, consiste à aider les victimes à reprendre le contrôle sur leur corps , à regagner confiance en elles, à travers le sport, la danse, le yoga, la relaxation. Mais, surtout, leur faire comprendre qu’elles ont le droit de dire ‘’Non’’, malgré ce qu’en pense la société’’.

Les violences restent souvent dans le huis clos familial, gérées parfois à l'amiable. Cette protection dont bénéficient les auteurs fait qu'ils n’hésitent pas à aller faire d'autres victimes. Un auteur de violences sexuelles a aussi besoin que la justice le reconnaisse comme un délinquant pour qu'il cesse ses actes délictuels, pense la psychologue. Pour venir à bout de ces types d’agressions sexuelles dont sont victimes des femmes au Sénégal, elle a plaidé en faveur d’une sensibilisation mais également de la mise en place d’une ligne verte gratuite et accessible 24heures/ 24. Cela, note Aminata Mbengue, la psychologue, aura le don d’encourager les victimes et leur entourage à pouvoir porter plainte et les aider à savoir quelles sont les démarches à suivre.

 

 

                                                                                                           Samba Ardo Ba

 

 

Lundi 28 Octobre 2019
Dakaractu



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