Comment financer les services essentiels sans plomber les finances publiques ni sacrifier la justice fiscale ? Cette question a réuni économistes, politologues et société civile lors du Dialogue de haut niveau sur la dette publique et le financement des services essentiels, organisé par le CAJUST dans le cadre de ses actions en faveur de la justice sociale, économique et fiscale. Placée sous le thème « Dette publique et financement des services essentiels : quels équilibres pour garantir la justice fiscale au Sénégal ? », la rencontre a fait ressortir trois lectures très différentes de la situation.
L'économiste Ndongo Samba Sylla a défendu la position la plus tranchée. « Il faut un changement de paradigme », a-t-il affirmé, en estimant que la dette, perçue négativement par l'opinion, est en réalité le surplus du secteur privé. Selon lui, la fiscalité ne crée pas la richesse mais la redistribue, celle-ci naissant du déficit public et du crédit accordé par les banques. Pour financer l'économie, il a plaidé en faveur de banques publiques et mis en garde contre l'idée qu'on pourrait la financer par des banques étrangères. « Un État ne peut pas être à court d'argent », a-t-il martelé, jugeant que l'enjeu est de disposer d'une bonne planification économique et de dirigeants qui savent bien dépenser.
L'économiste Abdou Aziz Kébé a adopté un ton plus prudent. Il a décrit des finances publiques « sous tension » depuis quelques années, avec des recettes en baisse de 415 milliards de FCFA par rapport à la loi de finances initiale (LFI), ce qui creuse un besoin de financement supérieur à 6 000 milliards. Avant tout changement de paradigme, il a invité le gouvernement à explorer le potentiel de l'assiette fiscale, en particulier en l'étendant aux communautés rurales, et à recourir à l'ajustement budgétaire interne prévu dans le programme de traitement de la dette. Il a toutefois déploré l'absence de volonté politique. La représentante d'IBP a, de son côté, posé la question de la sincérité des prévisions budgétaires, au regard des résultats présentés par le chef de l'État.
Le politologue Maurice Soudieck Dione a nuancé l'enthousiasme pour les banques publiques. Celles des années 1970, censées financer l'économie, ont toutes fait faillite, a-t-il rappelé, en raison du système clientéliste. Reprenant la métaphore du match de basket, il a souligné que les points comptent une fois marqués, et non avant : annoncer très vite des centaines de points sans parvenir à en marquer cinquante pose problème. Rien ne garantit qu'une injection d'argent produise automatiquement des résultats, car « les fruits ne tiennent pas toujours la promesse des fleurs ».
En dehors de la capacité de l'État à mobiliser les ressources, Maurice Soudieck Dione a insisté sur celle des acteurs à contrôler l'information, à réguler les tensions sociales et à apaiser le climat. Le Sénégal traverse, a-t-il estimé, une situation inédite et la transition entre 2027 et 2029 doit être bien négociée. Si les acteurs se radicalisent et privilégient leurs intérêts personnels, les conséquences seraient graves pour le pays.
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