La 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies, ouverte à New York sous le thème « Restaurer la confiance, gérer la transformation : des Nations Unies qui apportent des résultats pour tous », rappelle une évidence : aucun pays, aucun continent ne peut aujourd’hui prétendre relever seul les grands défis de notre époque.
C’est dans cet esprit que je voudrais saluer la qualité du discours prononcé par le Président Emmanuel Macron à la tribune des Nations unies. Dans un contexte international marqué par les crises géopolitiques, les tensions économiques, les bouleversements énergétiques et les conséquences du changement climatique, son intervention a rappelé l’importance du multilatéralisme et de la recherche de réponses collectives. L’Élysée souligne d’ailleurs que l’objectif affiché de la diplomatie française est de construire des réponses multilatérales efficaces aux grandes crises et aux grands enjeux internationaux.
Mais cette séquence internationale doit également nous conduire, nous Africains, à regarder notre propre histoire avec davantage de sérénité. Cela ne signifie ni oublier notre histoire, ni nier les blessures et les injustices du passé. Cela signifie surtout comprendre que les générations actuelles ont une responsabilité différente : construire des États solides, des économies compétitives, des institutions crédibles et des partenariats internationaux fondés sur le respect mutuel. Nos dirigeants africains ont, au fil des décennies, contribué à cette construction. Léopold Sédar Senghor avait très tôt pensé l’Afrique dans son rapport au monde à travers la notion de « civilisation de l’Universel » : une conception fondée sur la rencontre, le dialogue et l’enrichissement réciproque des cultures. Ses réflexions plaçaient le dialogue entre les peuples au cœur d’une vision humaniste des relations internationales.
Avec Abdoulaye Wade, cette volonté d’inscrire l’Afrique dans la mondialisation s’est notamment traduite par le combat en faveur d’une intégration économique continentale et par son implication dans les dynamiques ayant conduit à la création du NEPAD, aux côtés d’autres dirigeants africains. Le NEPAD portait précisément l’ambition de faire du développement de l’Afrique une responsabilité africaine, soutenue par des partenariats internationaux.
Sous Macky Sall, le Sénégal a également défendu une conception active du multilatéralisme et une diversification de ses partenariats internationaux. La diplomatie sénégalaise a continué à s’appuyer sur les organisations régionales, continentales et internationales, tandis que le pays développait des relations avec des partenaires aussi divers que l’Union européenne, la Chine, les États-Unis, la Turquie et le Maroc.
Cette continuité historique nous enseigne une chose essentielle : la souveraineté ne signifie pas l’isolement. Être souverain, c’est être capable de défendre ses intérêts dans le concert des nations, de choisir ses partenaires, de négocier avec eux et de tirer profit de la coopération internationale tout en préservant ses intérêts nationaux.
C’est précisément pourquoi le débat sur le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou les autres institutions financières internationales mérite mieux que les slogans. Ces institutions ont été créées par les États et fonctionnent dans le cadre d’une architecture internationale à laquelle les pays africains participent eux-mêmes. Elles peuvent être critiquées, réformées et appelées à mieux répondre aux besoins du Sud. Mais les considérer par principe comme des instruments qu’il faudrait rejeter revient à ignorer une partie du fonctionnement réel de l’économie mondiale.
Le Sénégal lui-même vient de fournir une illustration particulièrement significative de cette réalité. En septembre 2026, les autorités sénégalaises et les services du FMI sont parvenus à un accord au niveau des services sur les principales politiques économiques devant soutenir un nouveau programme de 36 mois, d’environ 2,2 milliards de dollars, destiné notamment à restaurer la stabilité macroéconomique et la viabilité de la dette, tout en soutenant une croissance tirée par le secteur privé. L’accord doit encore être soumis aux instances compétentes du FMI.
Le Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye lui-même a multiplié les échanges avec les institutions financières internationales. En juillet 2026, il recevait le directeur du département Afrique du FMI, avec lequel il a été constaté une convergence sur la nécessité de conclure un programme de coopération.
Quelques mois auparavant, le Chef de l’État avait également échangé avec la Directrice générale du FMI sur la situation de la dette sénégalaise et les voies permettant de trouver une solution.
La Banque mondiale demeure elle aussi un partenaire du Sénégal dans ses réformes structurelles et ses investissements. La Présidence de la République a récemment rappelé l’importance de ce partenariat et de l’appui financier et technique de l’institution.
Voilà une réalité que le débat politique sénégalais doit regarder en face.
On peut défendre la souveraineté économique sans rejeter la coopération internationale. On peut demander une réforme de la gouvernance du FMI et de la Banque mondiale sans considérer toute coopération avec ces institutions comme une abdication de souveraineté. On peut vouloir une économie davantage tournée vers la production nationale tout en comprenant que les investissements, les capitaux, les technologies, les marchés et les partenariats internationaux sont indispensables au développement.
La véritable question n’est donc pas : « FMI ou souveraineté ? », comme le prétendent les pastéfiens, avec à leur tête le Président Ousmane Sonko.
Elle est plutôt : comment utiliser intelligemment les instruments de la coopération internationale pour renforcer notre souveraineté économique ?
C’est là que doit se situer le débat de fond.
Le Sénégal a besoin de moins de slogans et de davantage de connaissance du fonctionnement de l’économie mondiale. Il a besoin d’une classe politique capable de distinguer la critique légitime des institutions internationales du rejet systématique de toute coopération. Il a surtout besoin d’un débat public fondé sur les faits, les chiffres, l’expertise et la responsabilité.
Il serait injuste, cependant, d’attribuer mécaniquement à un seul gouvernement ou à un seul parti l’ensemble des difficultés économiques actuelles du pays. Les données disponibles montrent à la fois une croissance soutenue en 2025, notamment grâce au démarrage de la production pétrolière et gazière, et des vulnérabilités importantes liées à la dette et aux finances publiques. La Banque mondiale estimait ainsi la croissance de 2025 à 6,7 %, tout en soulignant les risques liés à la soutenabilité de la dette. C’est précisément pourquoi le moment exige de la responsabilité. L’Afrique n’a plus besoin d’un discours qui oppose artificiellement l’Afrique au reste du monde.
Elle a besoin d’une Afrique qui dialogue avec le monde, négocie avec le monde, coopère avec le monde et, surtout, sait défendre ses intérêts dans le monde.
De Senghor à Wade, de Wade à Macky Sall, et aujourd’hui sous Bassirou Diomaye Faye, malgré les différences politiques et idéologiques entre ces dirigeants, une même réalité demeure : le Sénégal ne peut construire son avenir en dehors du monde.
Notre souveraineté doit être une souveraineté ouverte, confiante et responsable. C’est également le sens profond du multilatéralisme : non pas demander à l’Afrique de suivre le monde, mais permettre à l’Afrique de participer pleinement à la définition des règles du monde.
Et c’est peut-être là le meilleur enseignement à tirer de cette nouvelle Assemblée générale des Nations unies : l’Afrique ne doit plus être seulement un objet des relations internationales. Elle doit en devenir davantage un acteur, un partenaire et, chaque fois que possible, un moteur. C’est cette Afrique-là que nous devons construire.
Ibrahima Baba SALL Ancien premier vice-président de l’Assemblée nationale
Maire de Bakel.
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