En politique, le geste juste perd la moitié de sa valeur lorsqu'il arrive le lendemain.
Les premières commissions d'enquête de cette législature ont porté sur la gestion des prédécesseurs, du patrimoine bâti de l'État au programme « Un étudiant, un ordinateur ». Le reproche de sélectivité a suivi. La majorité Pastef a ensuite déposé cinq nouvelles propositions de résolution, dont l'une vise les fonds spéciaux de la Primature, du CESE et du HCCT. En séance, une référence à l'année 2021 a laissé croire que la période où Ousmane Sonko dirigeait le gouvernement échappait à l'examen. Le président de l'Assemblée a aussitôt précisé que la résolution couvrait la période 2012-2026 et parlé d'un lapsus. Je n'ai aucun moyen de sonder les intentions. Je m'en tiens à la séquence, qui est publique, et elle suffit à poser un diagnostic.
Un risque connu, un traitement tardif
Henry Mintzberg distinguait la stratégie délibérée, pensée en amont, de la stratégie émergente, qui naît d'ajustements successifs au contact du réel. La seconde n'a rien de honteux ; les organisations apprennent aussi en marchant. Elle devient un problème lorsqu'elle remplace l'anticipation au lieu de la compléter.
Ici, le risque n'était pas seulement prévisible. Il était annoncé. Dès le 18 août, Aminata Touré, coordonnatrice de Kiiraay, le parti du président Bassirou Diomaye Faye, interpellait publiquement le Premier ministre Sonko sur la gestion du fonds Jamm destiné à la Casamance. En septembre, un communiqué du parti reprenait l'accusation. Deux jours avant l'annonce des cinq résolutions, elle réclamait encore l'examen de ce fonds par l'Assemblée. Venant du camp présidentiel, en pleine rivalité avec la majorité parlementaire, cette critique n'avait aucune chance de s'éteindre d'elle-même. Le reproche de justice sélective était donc formulé, daté et argumenté bien avant que la majorité n'élargisse son champ d'enquête.
Deux décisions auraient pu désamorcer ce reproche, et chacune avait son décideur. La première revenait au groupe majoritaire, que Sonko dirige politiquement : inscrire les fonds de la Primature pour la période 2024-2026 dans la toute première vague de résolutions, plutôt que dans la seconde. La seconde relevait de la présidence de l'Assemblée et de son Bureau : faire auditer les comptes de l'institution dès la prise de fonctions, le 26 mai, selon les procédures prévues par son règlement, et en rendre les conclusions publiques. Aucune de ces deux mesures n'aurait éteint toute critique. Toutes deux auraient privé l'accusation de sélectivité de son principal argument.
Une transition de rôle inachevée
Passer de l'exécutif au législatif est une transition au sens organisationnel du terme. William Bridges distinguait le changement, qui se décrète, de la transition, qui exige de quitter réellement une posture avant d'en habiter une autre. Cette distinction devient utile si l'on cherche les traces de l'ancienne posture dans la nouvelle fonction.
Ces traces sont visibles. Dans son discours d'installation, le nouveau président de l'Assemblée présentait les chantiers lancés à la Primature comme des dossiers appelés à se prolonger dans ses nouvelles fonctions. Lors de l'inauguration d'une permanence de son parti à Mbacké, il a durci le ton contre son successeur, le Premier ministre Lô, à propos du dossier Kosmos, c'est-à-dire sur un accord signé sous son propre gouvernement et que l'Assemblée s'apprête désormais à examiner. Enfin, c'est lui qui a annoncé à la tribune les résolutions de son groupe parlementaire, réunissant dans la même parole le rôle d'arbitre du perchoir et celui de chef de la majorité.
Chacun de ces gestes, pris isolément, peut se défendre. Ensemble, ils dessinent un exercice de la fonction parlementaire encore marqué par les réflexes de l'exécutif. La référence à 2021 s'inscrit dans ce contexte : dans un climat de défiance, une date mal prononcée par celui dont la gestion est en cause ne peut pas être reçue comme une simple erreur de langue.
Le périmètre et ses angles morts
Deux choix fragilisent encore l'ensemble. Le premier est une absence. La gestion de l'Assemblée elle-même, ses fonds comme l'acquisition de véhicules pour les députés qui avait fait polémique, ne figure dans aucune des résolutions. Une institution qui enquête sur les autres sans s'examiner elle-même construit un contrefeu, et l'opinion ne tardera pas à le relever.
Le second est l'ampleur. Selon les précisions apportées par Sonko lui-même, l'enquête couvre quatorze années et trois institutions, soit plusieurs gouvernements et autant de chaînes de responsabilité. Trois critères plaident pour un champ plus resserré. La faisabilité d'abord : une commission d'enquête est par nature temporaire, et ses moyens ne sont pas ceux d'une inspection permanente. La preuve ensuite : les pièces de la période récente sont les plus accessibles, les gestionnaires sont identifiables, et certains montants sont déjà connus, comme les 940 millions consacrés à l'achat de véhicules sur le fonds Jamm, selon les explications attribuées à l'ancien Premier ministre. Le délai enfin : une dissolution de l'Assemblée est déjà plaidée publiquement par certains acteurs, sans qu'aucun calendrier officiel n'existe, et cette seule hypothèse suffit à rappeler qu'une enquête de quatorze ans pourrait ne pas aboutir avant la fin de la législature. Commencer par 2024-2026, puis remonter le temps, aurait répondu directement à la controverse qui a motivé l'enquête.
Je ne prête là aucune intention. Je signale un risque de méthode. Une enquête trop vaste risque de ne jamais aboutir ; elle peut alors protéger, de fait, ceux qu'elle devait examiner.
Reste le lapsus. En politique, un lapsus n'a pas besoin d'être freudien pour être révélateur. Il suffit que l'opinion l'ait cru possible. Et c'est bien là le coût de la stratégie du lendemain : la veille, la même décision aurait passé pour de la vertu ; le lendemain, elle passe pour une concession.
Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com
Les premières commissions d'enquête de cette législature ont porté sur la gestion des prédécesseurs, du patrimoine bâti de l'État au programme « Un étudiant, un ordinateur ». Le reproche de sélectivité a suivi. La majorité Pastef a ensuite déposé cinq nouvelles propositions de résolution, dont l'une vise les fonds spéciaux de la Primature, du CESE et du HCCT. En séance, une référence à l'année 2021 a laissé croire que la période où Ousmane Sonko dirigeait le gouvernement échappait à l'examen. Le président de l'Assemblée a aussitôt précisé que la résolution couvrait la période 2012-2026 et parlé d'un lapsus. Je n'ai aucun moyen de sonder les intentions. Je m'en tiens à la séquence, qui est publique, et elle suffit à poser un diagnostic.
Un risque connu, un traitement tardif
Henry Mintzberg distinguait la stratégie délibérée, pensée en amont, de la stratégie émergente, qui naît d'ajustements successifs au contact du réel. La seconde n'a rien de honteux ; les organisations apprennent aussi en marchant. Elle devient un problème lorsqu'elle remplace l'anticipation au lieu de la compléter.
Ici, le risque n'était pas seulement prévisible. Il était annoncé. Dès le 18 août, Aminata Touré, coordonnatrice de Kiiraay, le parti du président Bassirou Diomaye Faye, interpellait publiquement le Premier ministre Sonko sur la gestion du fonds Jamm destiné à la Casamance. En septembre, un communiqué du parti reprenait l'accusation. Deux jours avant l'annonce des cinq résolutions, elle réclamait encore l'examen de ce fonds par l'Assemblée. Venant du camp présidentiel, en pleine rivalité avec la majorité parlementaire, cette critique n'avait aucune chance de s'éteindre d'elle-même. Le reproche de justice sélective était donc formulé, daté et argumenté bien avant que la majorité n'élargisse son champ d'enquête.
Deux décisions auraient pu désamorcer ce reproche, et chacune avait son décideur. La première revenait au groupe majoritaire, que Sonko dirige politiquement : inscrire les fonds de la Primature pour la période 2024-2026 dans la toute première vague de résolutions, plutôt que dans la seconde. La seconde relevait de la présidence de l'Assemblée et de son Bureau : faire auditer les comptes de l'institution dès la prise de fonctions, le 26 mai, selon les procédures prévues par son règlement, et en rendre les conclusions publiques. Aucune de ces deux mesures n'aurait éteint toute critique. Toutes deux auraient privé l'accusation de sélectivité de son principal argument.
Une transition de rôle inachevée
Passer de l'exécutif au législatif est une transition au sens organisationnel du terme. William Bridges distinguait le changement, qui se décrète, de la transition, qui exige de quitter réellement une posture avant d'en habiter une autre. Cette distinction devient utile si l'on cherche les traces de l'ancienne posture dans la nouvelle fonction.
Ces traces sont visibles. Dans son discours d'installation, le nouveau président de l'Assemblée présentait les chantiers lancés à la Primature comme des dossiers appelés à se prolonger dans ses nouvelles fonctions. Lors de l'inauguration d'une permanence de son parti à Mbacké, il a durci le ton contre son successeur, le Premier ministre Lô, à propos du dossier Kosmos, c'est-à-dire sur un accord signé sous son propre gouvernement et que l'Assemblée s'apprête désormais à examiner. Enfin, c'est lui qui a annoncé à la tribune les résolutions de son groupe parlementaire, réunissant dans la même parole le rôle d'arbitre du perchoir et celui de chef de la majorité.
Chacun de ces gestes, pris isolément, peut se défendre. Ensemble, ils dessinent un exercice de la fonction parlementaire encore marqué par les réflexes de l'exécutif. La référence à 2021 s'inscrit dans ce contexte : dans un climat de défiance, une date mal prononcée par celui dont la gestion est en cause ne peut pas être reçue comme une simple erreur de langue.
Le périmètre et ses angles morts
Deux choix fragilisent encore l'ensemble. Le premier est une absence. La gestion de l'Assemblée elle-même, ses fonds comme l'acquisition de véhicules pour les députés qui avait fait polémique, ne figure dans aucune des résolutions. Une institution qui enquête sur les autres sans s'examiner elle-même construit un contrefeu, et l'opinion ne tardera pas à le relever.
Le second est l'ampleur. Selon les précisions apportées par Sonko lui-même, l'enquête couvre quatorze années et trois institutions, soit plusieurs gouvernements et autant de chaînes de responsabilité. Trois critères plaident pour un champ plus resserré. La faisabilité d'abord : une commission d'enquête est par nature temporaire, et ses moyens ne sont pas ceux d'une inspection permanente. La preuve ensuite : les pièces de la période récente sont les plus accessibles, les gestionnaires sont identifiables, et certains montants sont déjà connus, comme les 940 millions consacrés à l'achat de véhicules sur le fonds Jamm, selon les explications attribuées à l'ancien Premier ministre. Le délai enfin : une dissolution de l'Assemblée est déjà plaidée publiquement par certains acteurs, sans qu'aucun calendrier officiel n'existe, et cette seule hypothèse suffit à rappeler qu'une enquête de quatorze ans pourrait ne pas aboutir avant la fin de la législature. Commencer par 2024-2026, puis remonter le temps, aurait répondu directement à la controverse qui a motivé l'enquête.
Je ne prête là aucune intention. Je signale un risque de méthode. Une enquête trop vaste risque de ne jamais aboutir ; elle peut alors protéger, de fait, ceux qu'elle devait examiner.
Reste le lapsus. En politique, un lapsus n'a pas besoin d'être freudien pour être révélateur. Il suffit que l'opinion l'ait cru possible. Et c'est bien là le coût de la stratégie du lendemain : la veille, la même décision aurait passé pour de la vertu ; le lendemain, elle passe pour une concession.
Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com
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