Il est des hommes dont le souvenir résiste au temps, non seulement en raison des fonctions qu’ils ont occupées, mais surtout par la manière dont ils les ont incarnées. Vingt-cinq ans après le rappel à Dieu d’El Hadji Maodo Malick Sylla (rta), Imam Ratib de la Grande Mosquée de Dakar, le temps du souvenir nous invite moins à raconter une biographie qu’à interroger un héritage.
Né le 7 septembre 1930, il rejoignit sa dernière demeure le 6 septembre 2001, à la veille de son soixante et onzième anniversaire, étrange proximité des dates, mais l’essentiel est ailleurs. Certains hommes quittent ce monde en laissant derrière eux bien davantage qu’un nom ; ils laissent une manière de servir, une conception de l’autorité, une éthique de la responsabilité et, surtout, un héritage.
Derrière la voix, le savoir
Ceux qui ont connu l’Imam Maodo Malick Sylla se souviennent de sa posture, de son charisme, de son éloquence et de cette voix singulière qui résonna pendant près d’un quart de siècle dans la Grande Mosquée de Dakar. Mais cette présence n’était pas le fruit de l’improvisation, elle était l’aboutissement de longues années d’apprentissage et de formation consacrées au Coran, au fiqh, à la langue arabe et aux sciences religieuses, auprès de maîtres dont il avait accepté la discipline avant de devenir lui-même maître et guide. Avant de parler, il avait appris ;avant de guider, il s’était formé ; avant d’enseigner, il avait été disciple.
Voilà peut-être l’une des premières leçons pour notre époque : la visibilité ne saurait remplacer la préparation pas plus que l’éloquence ne saurait dispenser du savoir. Chez lui, cette préparation n’était d’ailleurs pas une fin en soi : elle devait donner à la parole sa légitimité et à l’autorité sa capacité à rassembler.
L’Imam qui rassemble :
Imam Maodo Malick Sylla portait surtout une certaine conception de l’Imamat. Pour lui, l’Imam n’est pas uniquement celui qui dirige la prière. Il doit rassembler, conseiller, éduquer, apaiser et surtout il doit servir.
À ce titre il avait l’habitude de dire :« Nitu yalla deug dangay bayi ak nit yi liniou mom , li nga mom nga bok ko ak nit yi»
Son accession à la fonction d’Imamat Ratib en fut déjà une illustration : dans un contexte traversé par différentes sensibilités, sa désignation sut réunir autour de sa personne toute la communauté léboue après le rappel à Dieu de son oncle, Imam Ahmadou Lamine Diène (rta). Cette capacité à rapprocher les hommes ne s’arrêta pas aux portes de la Grande Mosquée. Elle se prolongea dans son engagement en faveur de l’organisation et du rapprochement des Imams, avant de dépasser les frontières mêmes de la communauté musulmane. Son engagement dans le dialogue islamo-chrétien, notamment avec le cardinal Hyacinthe Thiandoum, rappelle cette tradition sénégalaise précieuse : être profondément fidèle à sa foi tout en sachant reconnaître, respecter et rencontrer l’autre. Rassembler, pour lui, ne signifiait pas effacer les différences, mais plutôt empêcher qu’elles ne deviennent des divisions.
Le courage de la parole
Mais rassembler ne signifiait ni se taire ni rechercher le consensus à tout prix. Chez l’Imam Maodo Malick Sylla, le souci de l’unité allait de pair avec le courage de la parole. Il reste aussi dans les mémoires le souvenir d’une parole qui savait s’adresser à tous. Certains se rappellent encore ses khutbas de l’Eid prononcées devant le Président Abdou Diouf. Au-delà de ces souvenirs, demeure une exigence essentielle : la parole religieuse ne saurait changer de vérité selon la qualité de celui qui l’écoute. Sa fermeté n’avait pas besoin d’être brutale pour être entendue ; pas plus que son autorité n’avait besoin du bruit pour s’imposer. Elle venait du savoir, de la préparation et de la conscience de la responsabilité portée. Et lorsqu’il exhortait les fidèles, une formule revenait comme une signature : « Magii denk sama bopp, di leen dénk ragal Yàlla ak topp Yàlla. » ( Chers frères en l’islam, je me recommande à moi-même, comme je vous recommande, la crainte d’Allah et l’observance de Ses prescriptions.) Tout un enseignement tient dans ces quelques mots.Il commençait par lui-même. Celui qui guidait ne s’exemptait pas de l’exigence qu’il rappelait aux autres. Avant d’être adressée à la communauté, l’exhortation était adressée à sa propre conscience. C’était sa signature. Elle pourrait aussi être son testament moral.
Et c’est peut-être là que sa mémoire prend aujourd’hui tout son sens. Vingt-cinq ans après, une génération nouvelle a grandi sans avoir entendu sa voix résonner à la Grande Mosquée de Dakar. L’enjeu n’est donc plus seulement de se souvenir de l’imam Maodo Malick Sylla, mais de transmettre ce que sa manière d’être Imam continue de nous enseigner : une autorité qui se prépare, une parole qui engage d’abord celui qui la porte, une foi qui rassemble et une responsabilité qui trouve sa grandeur dans le service. Dans une société où la parole est devenue permanente et instantanée, ces principes gardent une singulière actualité.
La préparation avant la parole.
Le savoir avant l’autorité.
L’exemplarité avant l’injonction.
Le rassemblement avant les appartenances.
Le service avant le prestige.
Car, chez lui, guider n’était pas s’élever au-dessus des autres ; c’était accepter de répondre davantage devant Dieu et devant les hommes. Un quart de siècle après son rappel à Dieu, la voix s’est tue. Mais lorsque les valeurs survivent à celui qui les a incarnées, le silence n’est jamais tout à fait le silence.
En ce vingt-cinquième anniversaire de son rappel à Dieu, nous invitons ceux qui l’ont connu, entendu ou aimé, comme ceux qui découvrent aujourd’hui son héritage, à lui consacrer une pensée pieuse et une prière. Qu’Allah, dans Son infinie Miséricorde, lui pardonne, agrée ses œuvres, illumine sa demeure, élève son rang parmi les vertueux et les savants et fasse que le bien qu’il a semé continue de lui parvenir comme une aumône durable.
Al-Fâtiha.
Abdoulaye Diagne
Petit-fils de l’Imam El Hadji Maodo Malick Sylla
En hommage à sa mémoire et à son héritage
Né le 7 septembre 1930, il rejoignit sa dernière demeure le 6 septembre 2001, à la veille de son soixante et onzième anniversaire, étrange proximité des dates, mais l’essentiel est ailleurs. Certains hommes quittent ce monde en laissant derrière eux bien davantage qu’un nom ; ils laissent une manière de servir, une conception de l’autorité, une éthique de la responsabilité et, surtout, un héritage.
Derrière la voix, le savoir
Ceux qui ont connu l’Imam Maodo Malick Sylla se souviennent de sa posture, de son charisme, de son éloquence et de cette voix singulière qui résonna pendant près d’un quart de siècle dans la Grande Mosquée de Dakar. Mais cette présence n’était pas le fruit de l’improvisation, elle était l’aboutissement de longues années d’apprentissage et de formation consacrées au Coran, au fiqh, à la langue arabe et aux sciences religieuses, auprès de maîtres dont il avait accepté la discipline avant de devenir lui-même maître et guide. Avant de parler, il avait appris ;avant de guider, il s’était formé ; avant d’enseigner, il avait été disciple.
Voilà peut-être l’une des premières leçons pour notre époque : la visibilité ne saurait remplacer la préparation pas plus que l’éloquence ne saurait dispenser du savoir. Chez lui, cette préparation n’était d’ailleurs pas une fin en soi : elle devait donner à la parole sa légitimité et à l’autorité sa capacité à rassembler.
L’Imam qui rassemble :
Imam Maodo Malick Sylla portait surtout une certaine conception de l’Imamat. Pour lui, l’Imam n’est pas uniquement celui qui dirige la prière. Il doit rassembler, conseiller, éduquer, apaiser et surtout il doit servir.
À ce titre il avait l’habitude de dire :« Nitu yalla deug dangay bayi ak nit yi liniou mom , li nga mom nga bok ko ak nit yi»
Son accession à la fonction d’Imamat Ratib en fut déjà une illustration : dans un contexte traversé par différentes sensibilités, sa désignation sut réunir autour de sa personne toute la communauté léboue après le rappel à Dieu de son oncle, Imam Ahmadou Lamine Diène (rta). Cette capacité à rapprocher les hommes ne s’arrêta pas aux portes de la Grande Mosquée. Elle se prolongea dans son engagement en faveur de l’organisation et du rapprochement des Imams, avant de dépasser les frontières mêmes de la communauté musulmane. Son engagement dans le dialogue islamo-chrétien, notamment avec le cardinal Hyacinthe Thiandoum, rappelle cette tradition sénégalaise précieuse : être profondément fidèle à sa foi tout en sachant reconnaître, respecter et rencontrer l’autre. Rassembler, pour lui, ne signifiait pas effacer les différences, mais plutôt empêcher qu’elles ne deviennent des divisions.
Le courage de la parole
Mais rassembler ne signifiait ni se taire ni rechercher le consensus à tout prix. Chez l’Imam Maodo Malick Sylla, le souci de l’unité allait de pair avec le courage de la parole. Il reste aussi dans les mémoires le souvenir d’une parole qui savait s’adresser à tous. Certains se rappellent encore ses khutbas de l’Eid prononcées devant le Président Abdou Diouf. Au-delà de ces souvenirs, demeure une exigence essentielle : la parole religieuse ne saurait changer de vérité selon la qualité de celui qui l’écoute. Sa fermeté n’avait pas besoin d’être brutale pour être entendue ; pas plus que son autorité n’avait besoin du bruit pour s’imposer. Elle venait du savoir, de la préparation et de la conscience de la responsabilité portée. Et lorsqu’il exhortait les fidèles, une formule revenait comme une signature : « Magii denk sama bopp, di leen dénk ragal Yàlla ak topp Yàlla. » ( Chers frères en l’islam, je me recommande à moi-même, comme je vous recommande, la crainte d’Allah et l’observance de Ses prescriptions.) Tout un enseignement tient dans ces quelques mots.Il commençait par lui-même. Celui qui guidait ne s’exemptait pas de l’exigence qu’il rappelait aux autres. Avant d’être adressée à la communauté, l’exhortation était adressée à sa propre conscience. C’était sa signature. Elle pourrait aussi être son testament moral.
Et c’est peut-être là que sa mémoire prend aujourd’hui tout son sens. Vingt-cinq ans après, une génération nouvelle a grandi sans avoir entendu sa voix résonner à la Grande Mosquée de Dakar. L’enjeu n’est donc plus seulement de se souvenir de l’imam Maodo Malick Sylla, mais de transmettre ce que sa manière d’être Imam continue de nous enseigner : une autorité qui se prépare, une parole qui engage d’abord celui qui la porte, une foi qui rassemble et une responsabilité qui trouve sa grandeur dans le service. Dans une société où la parole est devenue permanente et instantanée, ces principes gardent une singulière actualité.
La préparation avant la parole.
Le savoir avant l’autorité.
L’exemplarité avant l’injonction.
Le rassemblement avant les appartenances.
Le service avant le prestige.
Car, chez lui, guider n’était pas s’élever au-dessus des autres ; c’était accepter de répondre davantage devant Dieu et devant les hommes. Un quart de siècle après son rappel à Dieu, la voix s’est tue. Mais lorsque les valeurs survivent à celui qui les a incarnées, le silence n’est jamais tout à fait le silence.
En ce vingt-cinquième anniversaire de son rappel à Dieu, nous invitons ceux qui l’ont connu, entendu ou aimé, comme ceux qui découvrent aujourd’hui son héritage, à lui consacrer une pensée pieuse et une prière. Qu’Allah, dans Son infinie Miséricorde, lui pardonne, agrée ses œuvres, illumine sa demeure, élève son rang parmi les vertueux et les savants et fasse que le bien qu’il a semé continue de lui parvenir comme une aumône durable.
Al-Fâtiha.
Abdoulaye Diagne
Petit-fils de l’Imam El Hadji Maodo Malick Sylla
En hommage à sa mémoire et à son héritage
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