Thiès, nouvelle capitale du théâtre et de la diversion : Causes et manifestations


Thiès, nouvelle capitale du théâtre et de la diversion : Causes et manifestations
Etat des lieux
   
La région de Thiès, avec ses 1,788,886 habitants, constitue la seconde région du Sénégal en terme de démographie et d’urbanisation. Historiquement appelée capitale du rail à cause de sa position géostratégique, Thiès est une ville carrefour où gravite beaucoup de potentialités. Cette richesse s’est manifestée à travers les secteurs de la vie sociale, économique, culturelle, politique, etc. A ce propos, la région a toujours occupé une place déterminante dans la cartographie des activités économiques et politiques du Sénégal. Le dynamisme de son tissu agricole et industriel l’a alloué un équilibre socio-économique indiscutable.

Analyse situationnelle de la région…
 
Cependant, une radioscopie objective de la situation constatée depuis quelques années, nous permet d’observer une tempête progressive, qui a fini de mettre à genou les secteurs phares qui, jusque-là, assuraient la santé productive de Thiès. Il s’agit précisément de l’agriculture, de l’élevage, des industries et des mines, de la pêche, et de l’artisanat.
 
Paradoxalement, la région de Thiès est devenue la zone identificatoire des artistes-comédiens du pays. Autrement dit, nous assistons à un transfert spectaculaire d’une compétence longtemps assignée à Dakar et/ou à Saint-Louis. Comment en est-on arrivé à ce stade ? Quels sont les facteurs illustratifs de ce phénomène ? Cette représentativité notoire dans la scène théâtrale cache-t-elle d’autres équations ?

Cet état de fait s’illustre à travers plusieurs faisceaux de facteurs parmi lesquels nous pouvons mentionner :
L’irrégularité des productions agricoles à cause des cycles pluviométriques asymétriques et à l’insuffisance ou l’inaccessibilité des intrants agricoles. Sachant que Thiès est une des cinq régions du bassin arachidier sénégalais.

La fermeture de certaines usines (NSTS, FTT) et le dégraissage des effectifs de certaines entreprises qui absorbaient une bonne frange de la population active à Thiès.
La transparence du tissu socio-économique, créant ainsi un désordre dans l’espace urbain thiessois et un étalement informel et irréfléchi des certaines activités socio-économiques.
Le développement du secteur informel comme l’émergence des motos Jakarta dans le trafic.
Une mauvaise politique fondée, d’une part, sur des stratégies éparpillées de destruction d’un ennemi commun, et, sur un besoin réel de gravitation de l’échelon suprême(GES) tout en ignorant les enjeux qui jalonnent le quotidien des populations, d’autre part.

Sous ce rapport, la face productive de la région est affectée par ces maux susmentionnés qui ont complètement fini par rétrécir les canaux d’opportunités par le truchement desquels les thiessois passaient pour s’affirmer et s’identifier dans le marché national. Une crise sans antécédent s’installe devant le regard inoffensif des autorités et élites de la ville.
   
Face à ces déficiences, les jeunes thiessois ont su créer une échappatoire afin de sortir de ce gouffre et s’affirmer dans le monde du divertissement qui ouvre les portes d’une promotion collective ou individuelle. Ainsi, une présence remarquable se manifeste à travers les télévisions, notamment en période de ramadan où la plupart des téléfilms sont proposés par des troupes thiessoises. 
   
Retenons que l’espace théâtral sénégalais était sous la domination des troupes dakaroises et saint-louisiennes  telles que « Daaray Kocc », « Bara Yeggo », « les 7 Kousses » ou encore «  Dianoney tey ». Ces troupes ont écrit les grandes pages du théâtre sénégalais, en véhiculant des messages éducatifs forts, en faisant pleurer et en plongeant le consommateur dans le monde du rire et du divertissement. Avec des personnages inoubliables, ces groupes ont offert une palette de thématiques qui, souvent, rapportaient objectivement les réalités socio-culturelles quotidiennes de la vie des sénégalais.
   
Cependant, ces troupes sont en voie de disparition depuis quelques temps. Corrélativement, nous assistons à un « déménagement » systématique du théâtre au Sénégal, aussi bien dans la géographie que dans la sociologie. Cette révolution « silencieuse » infiltre les mentalités d’une bonne frange de la jeunesse de Thiès, et imprime une orientation aux acteurs. Il s’agit assurément d’une nouvelle donne qui a fini de faire des artistes thiessois les véritables détenteurs de la flamme théâtrale. L’animation théâtrale au Sénégal a comme nouvelle adresse la région de Thiès, devenue une nouvelle plateforme référentielle en matière de divertissement. 
   
De plus en plus, les artistes et troupes thiessois s’affirment et montrent leur hégémonie dans la sphère dramatique au point de voir l’envahissement d’autres acteurs issus des troupes dakaroises ou saint-louisiennes. Cet état de fait s’illustre dans la composition des séries télévisées comme « wiri-wiri », « Keur Gui ak Koor-gui » dans lesquelles interviennent des artistes venus dans des troupes dakaroises et saint-louisiennes. Cette forme de « transhumance » traduit réellement la percée des artistes thiessois dans cet espace d’affirmation culturelle où se déploient des acteurs, se tissent des liens, se distillent des valeurs et se dessinent des schémas comiques qui plongent les sénégalais dans une ambiance multiformes. Tout se passe comme si les artistes de la région de Thiès portent le flambeau du monde théâtral au Sénégal avec des acteurs socialement connus tels que Sa nekh, Jojo, Meless, Combé, Diop Fall, Serigne Ngagne etc.
   
Il en est ainsi des petites troupes au niveau local, qui, comme le constate avec un bel esprit de discernement, se diffusent et se sédimentent dans l’espace culturel de Thiès et incitent davantage les jeunes à s’évader dans l’univers du divertissement de façon informelle. De ce point de vue, les conséquences de la fermeture des usines phares de la ville se manifestent dans l’affirmation progressive des jeunes dans des activités de divertissement et de diversion comme le théâtre et l’émergence des motos Jakarta. Pour dire autrement, le rétrécissement des fenêtres d’opportunités favorise corrélativement la diversion sociale et constitue ainsi un terreau favorable à l’émergence d’activités ludiques. 

Doit-on faire du théâtre un métier ou une activité secondaire ?

Le théâtre constitue un art, un canal d’expression des préoccupations des populations, un outil d’évasion, de découverte, d’éveil et d’émerveillement. Ainsi, le constat montre que la plupart des jeunes qui s’adonnent dans l’univers de cet art bricolent des activités de survie souvent dans le secteur informel comme les motos Jakarta, le commerce ambulant, etc. Cependant, le théâtre peut servir pour certains artistes, une activité par l’intermédiaire de laquelle ils peuvent passer pour financer leurs projets et développer leur business afin de parfaire leur vie.

                                                                                                           
Babacar DIAKHATE
                                                                                                           
Doctorant en Sociologie
Mercredi 27 Juin 2018
Dakaractu



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