Teranga Politique : quand nos grands hommes ont oublié de se serrer la main



L'arbre à palabre n'est pas mort. On l'a juste remplacé par un fil d'actualité.

Il était une fois, dans un pays baigné par l'Atlantique et bercé par la kora, une valeur si profonde qu'elle définirait l'âme d'un peuple entier : la Teranga. Ce n'est pas simplement de l'hospitalité. C'est une philosophie. C'est dire à l'autre : « Ta dignité est ma dignité. Ton honneur est mon honneur. » C'est accueillir l'étranger avant même de lui demander son nom. C'est tendre le bol de thiéboudienne avant de lui demander sa religion. Alors, quelqu'un peut-il m'expliquer ce qui se passe depuis quelque temps au sommet de l'État ?

Deux hommes qui se sont appelés frères, qui ont dormi sous le même toit de la lutte, qui ont partagé le même thiof sur la même natte, se regardent aujourd'hui comme deux lions qui ont oublié qu'ils sont du même clan.

Le peuple sénégalais est connu pour inculquer dès la naissance les valeurs de l’hospitalité, qu’il exprime dans sa musique traditionnelle et dans ses proverbes. Malheureusement, il semble impuissant face à la détérioration de ses institutions politiques, qui ressemblent à une série télévisée des années 1990, où les dirigeants s’affrontent dans une bataille de communiqués. Si cela se passait dans n’importe quelle concession du Sine, du Saloum ou du Baol, la grand-mère du quartier aurait déjà mis les deux belligérants côte à côte et réglé l’affaire avant la prière du soir.

Imaginons la scène, pour les archives : l’Intelligence émotionnelle à la sénégalaise, version 1.0, Édition Place de l’Indépendance, ou Grand Place. Deux compagnons de route, bâtisseurs d'un même rêve, arrivent au pouvoir ensemble après des années de sacrifice commun. Leur Teranga intérieure, si elle avait été convoquée, aurait dit ceci : « Assieds-toi. Écoute d'abord. Parle ensuite. Décide ensemble. » Mais non. Quelqu’un a décidé de remplacer l’arbre à palabres par les réseaux sociaux, l’écoute profonde par les communiqués de presse, et la dignité partagée par la guerre d’ego télévisée.

Les anciens Sénégalais n'avaient pas de psychologie positive importée de Californie. Ils n'avaient pas de coach en leadership à 500 euros la session. Ils avaient l'arbre à palabre. Sous cet arbre, baobab, fromager, ou tamarinier selon la région, on ne venait pas pour avoir raison. On venait pour trouver la vérité. La différence est immense. Avoir raison, c'est battre l'autre. Trouver la vérité, c'est construire avec lui.
L'intelligence émotionnelle, c'est la Teranga appliquée au pouvoir. C'est savoir que blesser son frère en public, c'est blesser aussi le pays qui vous regarde. Proverbe que nos dirigeants auraient dû méditer.

Parce que soyons honnêtes : quand deux figures de l'État se livrent une bataille de communiqués, qui souffre ? Pas eux. Eux, ils ont la climatisation, les voitures blindées et les conseillers bien payés pour gérer leur stress. Ce sont les marchands de Sandaga qui souffrent, ceux qui ont besoin d'une politique économique stable, pas d'un épisode de Casa de Papel version thiébou dieun. Ce sont les mères de famille de Pikine qui souffrent, celles qui attendaient des routes, des hôpitaux, de l'eau courante, et non une saga politique qui monopolise toute l'énergie nationale.

La Teranga politique, ce n'est pas de la naïveté. Ce n'est pas la politique du « on s'aime tous » et de la réconciliation en carton. Les désaccords politiques sont normaux, sains, nécessaires dans une démocratie. Mais il y a désaccord avec dignité, et il y a spectacle avec dégâts collatéraux. La Teranga politique, c'est la capacité à faire passer l'intérêt du Sénégal avant l'intérêt de son ego. C'est reconnaître que l'autre, même adversaire, est d'abord un frère de nation. C'est ce que les Anciens appelaient jom : la dignité en actes, pas en paroles.

Alors, que faire ? Réinventer l'arbre à palabre. Non pas comme une nostalgie folklorique qu'on exhibe pour les touristes. Mais comme une méthode de gouvernance, une éthique du pouvoir, un protocole de crise. Quand le torchon brûle, on ne le montre pas à la télévision. On convoque les anciens, les sages, les neutres. On s'assoit. On parle. On verse du thé. On recommence. Et on sort de là avec, sinon un accord, du moins un respect mutuel préservé.

Les piliers d'une Teranga Politique
Mercredi 13 Mai 2026
Dakaractu