Tanzanie: un an après les violences électorales, «toujours pas de réponses claires sur ce qui s’est passé»


Le 29 octobre 2025, la présidentielle a basculé dans des violences meurtrières. Un an plus tard, la Tanzanie marque cet anniversaire sous tension. L’opposition réclame justice pour les victimes, tandis que les Églises appellent à la réconciliation. Sur fond de bilan humain contesté, la récente disparition d’un militant tanzanien au Kenya ravive les inquiétudes sur la persistance des enlèvements et des atteintes aux droits humains.

« Le désastre survenu l’an dernier. » C’est ainsi que le révérend chanoine Moses Matonya, secrétaire général du Conseil chrétien de Tanzanie, évoque les violences meurtrières qui ont accompagné la présidentielle du 29 octobre 2025.

Ce jour-là, les Tanzaniens étaient appelés aux urnes. Mais à Dar es Salaam et dans plusieurs autres villes, des manifestants sont descendus dans la rue pour dénoncer l’exclusion des principaux candidats de l’opposition et la répression politique. Des affrontements éclatent, des bâtiments et des véhicules sont incendiés. Les forces de sécurité interviennent. Le pays est alors plongé dans un black-out numérique de plus de cinq jours, qui entrave la circulation des informations et le travail des journalistes. Durant cette période, des centaines de personnes perdent la vie.

« C’était la première fois que la Tanzanie connaissait des violences électorales d’une telle ampleur », nous explique Nicodemus Minde, chercheur à la United States International University-Africa. Des manifestants ont été tués, mais aussi des personnes qui se trouvaient à leur domicile, rappelle-t-il, en s’appuyant sur les conclusions présentées par la commission d’enquête gouvernementale.

Cette commission a recensé 518 morts, un bilan jugé largement sous-estimé par ses détracteurs. Mais son rapport intégral n’a jamais été rendu public. « Un an plus tard, nous n’avons toujours pas de réponses claires sur ce qui s’est réellement passé », déplore Nicodemus Minde.

 

La commission d’enquête avait pourtant identifié plusieurs revendications à l’origine de la crise, notamment les demandes d’une réforme du système électoral et l’adoption d’une nouvelle Constitution.

Mais seul un résumé de ses conclusions a été présenté, empêchant les observateurs indépendants d’examiner l’ensemble de ses constatations et recommandations. Une seconde commission a depuis été mise en place pour examiner les aspects criminels des événements. Une initiative qui suscite le scepticisme de Nicodemus Minde.

« À mes yeux, cela risque surtout de compliquer davantage le processus de réconciliation », estime-t-il. Le chercheur décrit un climat politique toujours tendu, alors que les attentes de dialogue et de vérité sur les violences restent, selon lui, largement insatisfaites.

Chadema réclame une enquête indépendante et des indemnisations
 

Le principal parti d’opposition, Chadema, a annoncé sept jours de commémoration, du 29 octobre au 4 novembre. Réuni en comité central le 27 octobre, le parti a adopté plusieurs résolutions. Il réclame notamment une enquête indépendante associant différentes parties prenantes, afin d’établir les responsabilités dans les violences électorales, ainsi qu’un mécanisme d’indemnisation pour les victimes et leurs familles.

Pendant cette semaine de deuil, les drapeaux du parti seront mis en berne. Une veillée aux bougies est prévue le mardi 3 novembre, en hommage aux victimes, tandis que des visites aux familles endeuillées sont annoncées.

Ces initiatives interviennent dans un climat de tension. Le 26 octobre, la police a mis en garde contre de possibles nouveaux troubles, affirmant avoir identifié des projets de violences impliquant notamment des opposants, des militants et des responsables religieux. Elle n’a toutefois pas présenté publiquement de preuves précises à l’appui de ses accusations.

Les Églises appellent au pardon, sans renoncer à la justice

 

De leur côté, les principales Églises chrétiennes appellent à des prières pour les victimes et à la réconciliation nationale. Dans un communiqué, le Conseil chrétien de Tanzanie (CCT) invite les fidèles à demander pardon pour le « sang innocent versé » lors des violences électorales. Son président, l’évêque Stanley Hotay, appelle également à prier pour les familles endeuillées, les blessés et toutes les personnes affectées par les événements.

Pour Moses Matonya, qui évoquait en ouverture le « désastre » de l’an dernier, la réconciliation exige que toutes les parties reconnaissent leurs erreurs et renouent le dialogue. « Si chacun reste campé sur ses positions, nous ne pourrons pas nous retrouver », explique-t-il à RFI. Mais le secrétaire général du CCT insiste : la réconciliation ne doit pas se faire au détriment de la justice. « Pardonner ne signifie pas oublier », souligne-t-il. Les responsables des violences devront, selon lui, répondre de leurs actes devant les tribunaux, le moment venu.

Interrogé sur les demandes d’enquête indépendante et d’indemnisation formulées par Chadema, Moses Matonya ne leur apporte pas de soutien explicite. Il précise que son organisation ne prend parti pour aucune formation politique et considère que le dialogue national doit pouvoir avancer parallèlement aux procédures judiciaires. Le Conseil chrétien de Tanzanie encourage ses communautés à organiser des prières dans les différentes régions du pays, sans prévoir de veillée nationale centralisée.

Un appel à mettre fin aux enlèvements et aux disparitions forcées

Interrogé aussi sur les avertissements de la police visant notamment des responsables religieux, Moses Matonya prend ses distances avec les soupçons de troubles. Il rappelle que plus de 2 000 représentants de différentes confessions sont réunis à Dar es Salaam pour trois jours de rencontres interreligieuses. Le responsable religieux espère une commémoration pacifique et appelle au respect des libertés fondamentales. « Nous devons respecter les droits humains, permettre aux gens de s’exprimer librement, sans qu’ils soient enlevés, victimes de disparitions forcées ou tués », affirme-t-il.

Ces préoccupations font écho à l’enlèvement, dimanche dernier au Kenya, de Twaha Mwaipaya, ancien responsable de la jeunesse de Chadema. Un enlèvement qui s’inscrit dans une dynamique de « répression transnationale », selon Sikula Oniala, chercheur d’Amnesty International. Pour lui, cette disparition pourrait être liée à l’activité du militant sur les réseaux sociaux, où il relayait des appels à manifester le 29 octobre « pour commémorer ce premier anniversaire ».

Jeudi 29 Octobre 2026
RFI