Surveillance des côtes Sénégalaises / La France chassée, la Turquie accueillie : Partenariat stratégique ou paradoxe de souveraineté ?


Un avion de patrouille maritime de la marine turque a détecté, au sud-ouest de Dakar, une embarcation transportant une centaine de migrants en situation irrégulière. À la suite de cette détection, un patrouilleur hauturier des forces navales sénégalaises a été immédiatement déployé dans la zone pour prendre en charge la situation. Ce n’est pas un fait isolé. Depuis le début de leur coopération, les navires et aéronefs turcs ont repéré pas moins de onze embarcations de migrants dans les eaux relevant de la juridiction sénégalaise, soit un total de 1132 personnes interceptées.

 

Ces chiffres semblent traduire une réalité désormais bien ancrée : la Turquie est devenue un acteur opérationnel de la surveillance maritime sénégalaise. Et c’est précisément ce constat qui soulève, au-delà des satisfecits diplomatiques, une question de fond que les autorités ne peuvent indéfiniment esquiver.

 

Le Sénégal a tourné le dos à la présence militaire française au nom de la souveraineté. Le départ des forces françaises, salué comme un acte d’émancipation historique a été présenté aux Sénégalais comme la reprise en main par l’État de ses propres responsabilités régaliennes, à commencer par la sécurisation de ses frontières maritimes. Le discours était clair, la rupture assumée, l’enthousiasme populaire réel.

 

Mais si chasser un partenaire historique pour en accueillir un autre, fût-il moins encombrant politiquement, constitue un acte souverain, alors la notion même de souveraineté mérite d’être interrogée avec plus de rigueur. Car confier à des aéronefs militaires étrangers, turcs en l’occurrence, la mission de surveiller ses propres eaux territoriales revient, dans les faits, à déléguer une fonction régalienne essentielle. Le drapeau change, mais est-ce la dépendance ne demeure toujours pas ? 

 

Cela ne signifie pas que la coopération avec Ankara soit illégitime ou condamnable. La Turquie s’est affirmée ces dernières années comme un partenaire alternatif crédible sur le continent africain, sans le lourd héritage colonial qui complique les relations avec la France. Et le Sénégal, comme tout État souverain, a le droit de choisir librement ses alliances. Mais la souveraineté ne se résume pas au choix du partenaire. Elle se mesure aussi à la capacité d’un État à assurer lui-même, avec ses propres moyens, les missions qui lui incombent.

 

Or, les onze détections réalisées par la marine turque dans les eaux sénégalaises posent implicitement une question : où en est la marine nationale dans sa capacité autonome de surveillance côtière ? Les investissements dans les capacités propres des forces navales sénégalaises sont-ils à la hauteur des ambitions affichées ? La rhétorique souverainiste, pour être crédible, exige une réponse concrète à ces interrogations.

 

Il ne s’agit ainsi pas de nier les avancées réelles d’une coopération qui produit des résultats tangibles dans la lutte contre l’émigration irrégulière. Mais de rappeler qu’un État véritablement souverain sur ses mers ne saurait se satisfaire indéfiniment d’être, sur ses propres eaux, un observateur secondaire.

Mercredi 13 Mai 2026
Dakaractu