Le Sénégal a officiellement lancé son programme d'énergie nucléaire lors d'un atelier national réunissant à Dakar les plus hautes autorités du pays, les représentants de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) ainsi que des délégations du Kenya et de la Pologne. Une décision historique selon le ministre de l'Énergie et du Pétrole qui a d'emblée fixé le cap : « La décision politique est prise. Notre responsabilité est désormais d'organiser sa mise en œuvre avec méthode, rigueur et responsabilité. »
Si le Sénégal avait déjà exprimé par le passé son intérêt pour l'électronucléaire, notamment sous l'ancien président Wade, l'accident de Fukushima en 2011 avait freiné les ardeurs. Aujourd'hui, le contexte a changé. Le pays affiche une croissance économique soutenue (6,7 % du PIB en 2025) et une population appelée à doubler d'ici 2050, passant de 19,6 millions à 35 millions d'habitants. Dans le même temps, la consommation d'électricité, actuellement de 384 kWh par habitant par an, pourrait bondir pour atteindre entre 35 et 55 TWh annuels dans vingt-cinq ans. « Le défi ne sera pas de choisir entre le solaire, l'éolien, le gaz ou le nucléaire, mais de construire un système capable de fournir de l'électricité 24 heures sur 24 à un coût compétitif », a résumé Catherine Diop, ingénieure nucléaire et directrice de la transition énergétique au ministère. Dans sa présentation technique, elle a mis en avant les atouts des petits réacteurs modulaires (SMR), une technologie adaptée aux systèmes de taille intermédiaire comme celui du Sénégal. « Trois SMR de 300 MW pourraient couvrir environ 20 % des besoins nationaux en 2050, avec un coût projeté entre 60 et 100 dollars par MWh, soit entre 36 et 60 francs CFA par kWh », a-t-elle détaillé. Une compétitivité qui s'ajoute à la faible empreinte carbone du nucléaire et à sa densité énergétique exceptionnelle : jusqu'à 1 000 watts installés par mètre carré, contre une dizaine pour le solaire.
Mais, à part des chiffres et des promesses technologiques, c'est bien la dimension stratégique qui a dominé les échanges. Frédéric Mazalon, représentant de l'AIEA, a tenu à replacer l'initiative sénégalaise dans un mouvement mondial de renaissance du nucléaire. « Le Sénégal a rejoint cette année l'initiative visant à tripler les capacités de production nucléaire d'ici 2050, qui réunit aujourd'hui 38 pays, dont six en Afrique », a-t-il rappelé. Il a cité l'exemple du Kenya, en phase 2 de son programme, et de la Pologne, en phase 3, qui a déjà commencé la construction de sa première centrale et prépare un second site, tout en développant un ambitieux programme de SMR avec des initiatives privées. « Le nucléaire est plus qu'une énergie. C'est un levier pour dynamiser l'industrie, stimuler la recherche et l'éducation, et créer des emplois qualifiés », a insisté Mazalon. Une vision partagée par le ministre sénégalais, pour qui « l'enjeu industriel est central ». « Nous devons identifier dès maintenant les capacités de notre tissu économique à participer à ce programme : génie civil, maintenance, numérique, formation, logistique. Le nucléaire doit devenir un levier de montée en gamme technologique de notre industrie nationale », a-t-il ajouté.
Le Sénégal ne part pas de zéro. Il faut rappeler qu’une loi sur le nucléaire a été adoptée en 2021, et complétée par la loi 2021-44 sur la radioprotection, la sûreté et la sécurité nucléaires, qui a renforcé les missions de l'Autorité sénégalaise pour la radioprotection, la sûreté et la sécurité nucléaires (ARSN). « Le Sénégal utilise déjà le nucléaire dans la médecine, l'industrie et l'agriculture. Nous avons des compétences, des inspecteurs formés et une base de données d'expertise nationale », a souligné la directrice générale de l'ARSN. Les conventions internationales, comme le Traité de non-prolifération et la Convention sur la sûreté nucléaire, ont été ratifiées, même si certaines adhésions restent à compléter.
L'accompagnement de l'AIEA est jugé essentiel. « Cette méthodologie par étapes, que nous allons détailler toute la semaine, est éprouvée. Elle a déjà été révisée deux fois en vingt ans », a rappelé Mazalon. Il a également salué la présence des délégations du Kenya et du Djibouti, témoignant de la volonté du Sénégal de partager son expérience et de coopérer avec d'autres pays africains. « C'est bien la tradition de la Téranga, l'accueil et le partage », a-t-il conclu.
Les défis restent nombreux. Le financement, d'abord, car, si les phases préparatoires seront assurées par l'État, la construction de la centrale elle-même nécessitera des mécanismes plus complexes, tels que des crédits, des emprunts ou des contrats d'achat d'énergie. Le capital humain, ensuite : « Une centrale se construit en quelques années, mais une compétence nucléaire se construit sur une génération. Il faut commencer maintenant », a insisté le ministre. Enfin, la confiance des citoyens sera déterminante. « La communication n'est pas un appendice. Elle fait partie de l'infrastructure du programme », a-t-il affirmé, appelant à une information transparente et scientifiquement solide.