Si l’Ecole Africaine de Médecine m’était contée (Par Abdoul KANE Editions P.U.D 190 pages)


Cette œuvre magnifique d’un grand chercheur, le Pr Abdoul KANE, telle une dentelle, a été méticuleusement confectionnée. Elle s’intéresse à la période coloniale dans laquelle évolue le personnage principal : l’Ecole Africaine de Médecine, Jules Carde.
Le titre, temporisé par une condition, retient déjà l’attention du lecteur. Ce n’est là qu’une clause de style de l’auteur, somme toute, fort élégante. Un conte de faits mené tambour battant avec un intérêt et une intensité grandissants car de l’ouverture à la fermeture du ban le rythme se renforce. La déclaration relayée épouse les contours de la colonisation tout en analysant ce qui a rendu possible une telle ignominie.
Un style flamboyant et un humour mordant rendent le texte particulièrement attrayant et projettent un éclairage vif sur certains aspects méconnus ou tout au moins peu connus de cette aventure.
Pour le Blanc, la colonisation « part d’un bon naturel » alors que c’est lui qui la pare de ce sentiment. Sa rhétorique se résume en un amalgame puéril : solidarité des nations nanties envers les peuples attardés, défaite de tyrans sanguinaires, éradication des grandes endémies, amélioration de l’hygiène, tracé des routes etc. Bref, un inventaire à la Prévert qui cache mal ses effets pervers.
Sans passion et même en toute décence le projecteur s’attardera sur les personnages politiques, scientifiques ou religieux ayant commandité, cautionné, encouragé ou trempé dans cette sale besogne. L’écrit demeure et l’auteur, ici et ailleurs, s’est empressé pour le glaner.
Le Blanc se passionne pour l’écrit es c’est ce qui le perdra. Pourtant, face à cette flagrance, aucune repentance.
L’auteur ne lève pas ses bras au ciel en lançant un « j’accuse » rageur. La dérision, cette pointe assassine, lui suffit. De petites touches précises à fleurets mouchetés sont autrement plus efficaces que des banderilles mal placées ou insuffisamment plantées.
Abdoul Kane a fait œuvre utile en signalant tout ce « beau monde », « ivre d’un rêve héroïque et brutal ».
Plus que le changement climatique dont on ne peut ignorer les effets dévastateurs, la colonisation demeurera longtemps encore l’élément déstabilisateur de la planète.
Le monde averti des signes avant–coureurs de cette logique implacable s’ingénue à se forger une politique migratoire ou anti migratoire qui sera de nul effet parce que non consensuelle. L’échec de Marrakech en est la preuve
Abdoul Kane est amoureux de la médecine, un amour débordant et partagé au point de recevoir en gage le cœur de cette dernière. Il s’intéressera, en outre, aux enfants de la Faculté-mère ayant participé à l’éveil de notre continent.
Palmarès particulièrement relevé qui prouve que cette institution de formation, la première en Afrique francophone, est fiable et comparable à maints égards, à des structures plus récentes. Que de leçons, aujourd’hui encore, peuvent être tirées des enseignements et pratiques d’antan.
L’auteur, en observant un élève médecin un nycthémère durant, mesurera à leurs justes valeurs les responsabilités et charges qui lui incombent. C’est dire qu’Aristide Le Dantec a assimilé et mis en pratique les préceptes rabelaisiens énoncés dans le chapitre consacré à « l’escholier limousin » : s’en tenir à « la substantifique moelle «, privilégier « les têtes bien faites » « aux têtes bien pleines », car « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».
Le fagot de l’auteur
Quel fagot, autre que la médecine, pourrait procurer du plaisir à l’auteur ? Cet amour profond est en relation avec la dimension exceptionnelle du fagot : Cent quatre-vingt-dix bûches. 
Toute la savane, autour d’Agnam Civol, ne pourrait lui fournir assez de lianes pour attacher un tel fardeau. C’est par brassée que ce dernier sera déposé auprès de la Pourpre Cardinalesque en Histoire.
Loin d’être mis à l’index, le conte reçoit l’imprimatur ainsi qu’une onction historiographique. Conte ou rebours de conte ? C’est l’histoire d’un amour. Le conte a été englouti en mer par Monsieur le Recteur, le même qui l’avait oint auparavant.
Quel émerveillement que cette galerie de peintures saisissantes et émouvantes de médecins et pharmacien de la Faculté-mère à l’ère de l’élitisme africain balbutiant. Ces nobles fils de l’Afrique forcent notre admiration.
Ce livre est un délice. J’espère que le prochain sera aussi éclatant de fraicheur.
Dans le Fouta profond lorsque le conteur en tailleur assis face à son public prononce la formule rituelle : « Il était une fois », ce dernier répond en chœur : « Etre ou ne pas être telle est la finalité du conte ».

Jeudi 13 Décembre 2018
Dakaractu



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