Second sacre du Sénégal à la CAN : une excursion statistique ( Par Ndongo Samba Sylla )


Les Lions de la Teranga l’ont refait ! Au terme d’un parcours fantastique, où l’excellent tacticien Pape Thiaw a montré l’étendue de sa maestria, ils ont permis au pays de savourer et de fêter dans la liesse sa seconde Coupe d’Afrique des Nations (CAN). Cette victoire, amplement méritée et exceptionnelle à plusieurs titres, m’a inspiré une petite recherche statistique sur l’histoire de la CAN et quelques réflexions rapides sur l’« exceptionnalisme sénégalais ». En voici les résultats.
Le Sénégal : meilleure équipe de la compétition
Sur la base des statistiques  publiées par la Confédération africaine de football (CAF), le Sénégal a été sans conteste la meilleure équipe de la CAN 2025, suivie du tandem Maroc-Nigéria.
Il n’y a pas eu de différences significatives entre le Sénégal et le Maroc en termes de fautes concédées et de pourcentage de passes réussies. Avec deux buts encaissés chacun, ce sont les deux meilleures défenses de la compétition. 
Ces deux équipes sont également ex aequo s’agissant du nombre de tirs (108) mais le Sénégal a été la deuxième équipe ayant marqué le plus de buts (13) derrière le Nigéria (14) et largement devant le Maroc (9) qui a souffert de la blessure d’Azzedine Ounahi, son meilleur passeur (2 passes décisives). 
Le Sénégal est l’équipe qui arrive première en termes de nombre de corners (44) et de passes. Sur l’ensemble de la compétition, Pape Gueye est le joueur qui a réalisé le plus de passes, suivi de Moussa Niakhaté ex aequo avec le défenseur marocain Nayef Aguerd. Pape Gueye, avec 15 tirs et 3 buts, a été l’artificier principal de la tanière. Les deux meilleurs buteurs de la compétition, Brahim Diaz(5) et Victor Osimhen (4), ont été les seuls à avoir tiré au but plus que le milieu de terrain sénégalais.
Sadio Mané a mérité sa distinction de meilleur joueur de la CAN 2025. C’est le joueur qui a créé le plus d’occasions de but (19). C’est le deuxième meilleur passeur de la compétition (3) derrière le Nigéria Ademola Lookman (4).
Pour mieux apprécier la portée du second sacre continental des Lions de la Teranga, plongeons-nous un peu dans l’histoire statistique des 35 éditions de la CAN. Il faut le dire pour le déplorer : le site web de la CAF  ne fournit aucune information sur l’histoire et le palmarès de la CAN, sa compétition phare. C’est assez extraordinaire mais c’est ainsi. Les statistiques ci-dessous proviennent de la compilation de l’auteur sur la base de sources en ligne. L’indulgence des lecteurs sera donc appréciée en cas d’inexactitudes ou d’erreurs.
 
Gagner la CAN : la taille économique et démographique compte…
C’est le Soudan qui a accueilli en 1957 la première édition de la CAN, avec trois équipes en lice au lieu de quatre, suite à la disqualification de l’Afrique du Sud. L’Égypte, premier pays du continent à participer à la Coupe du monde de football en 1934, sort vainqueur et conserve son titre chez elle deux ans plus tard. En 1963 et 1965, le nombre de pays admis passe à 6 puis à 8 de 1968 à 1990. Le nombre de pays qualifiés en phase finale augmente à 12, à partir de la CAN au Sénégal en 1992, puis à 16 en 1996, en Afrique du Sud. La formule avec 24 qualifiés sur un total de 54 pays souverains date de 2019, année où l’Égypte a organisé l’épreuve reine de la CAF pour la cinquième fois. 
De 1957 à 1978, une « prime » à l'indépendance politique précoce pouvait s’observer. Les pays qui avaient obtenu leur indépendance (voire leur autonomie politique) avant 1960 ont été les hôtes des 11 éditions de cette période. À huit occasions, le vainqueur faisait partie de ce groupe constitué du Soudan, de l’Égypte, de l’Éthiopie, du Ghana, du Maroc, de la Tunisie et du Cameroun.
En 1980, le Nigéria, pays hôte et vainqueur, sonne la fin de cette « prime » aux nations devenues indépendantes bien avant les autres. C’est la 8e nation à être sacrée, suivie du Cameroun, en 9e position. Dans les années 1990, l’Algérie, la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud s’invitent au palmarès. Puis ce fut le tour de la Tunisie en 2004. Pays hôte, elle décroche sa première étoile. En 2012, la Zambie d’Hervé Renard déjoue tous les pronostics en devenant la 14e nation à remporter la CAN. 
Depuis 2021, le Sénégal s’est taillé une place de choix dans l’aristocratie du football africain. C’est le 15e pays vainqueur de la CAN mais le premier à avoir remporté cette compétition à deux reprises dans la formule à 24 !
Ce rapide historique du palmarès de la CAN permet de constater que la taille économique et démographique compte mais n’explique pas tout. En principe, les pays les plus peuplés ont un plus grand vivier de talents. Ceux qui ont une taille économique importante disposent de plus de possibilités en termes d’infrastructure et de financement du sport et, aussi sans doute, de plus d’influence au plan géopolitique. Les 6 pays qui ont le PIB le plus élevé du continent ont décroché une étoile au moins une fois. Sur les 16 pays au PIB les plus élevés, seuls l’Angola, le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie n’ont pas encore été sacrés. 9 des 14 pays les plus peuplés ont déjà remporté la CAN. Les exceptions sont à nouveau les pays lusophones (Angola et Mozambique) et les pays d’Afrique de l’Est hors Éthiopie – Kenya, Ouganda et Tanzanie.
Comparé au palmarès du Championnat d’Europe de football (devenu Euro), celui de la CAN a un profil moins « aristocratique ». Depuis 1960, 12 des 17 éditions ont été remportées par les nations les plus puissantes au plan économique et démographique (Espagne, Allemagne, Italie, France, Union soviétique). L’anomalie est l’Angleterre qui n’a pas encore été sacrée dans cette compétition. Par contre, sur le continent africain, de petits pays « pauvres » comme la Zambie, le Sénégal et la République du Congo (en 1972) ont pu se distinguer au plan continental.
…ainsi que d’autres facteurs
En marge de la puissance économique et démographique, un facteur important de succès est ce que l’on pourrait qualifier de « tradition footballistique », c’est-à-dire un effort national soutenu dans le temps pour devenir ou rester un poids lourd continental. Cet investissement, au sens économique et subjectif, est ce qui permet d’expliquer que certains petits pays puissent enregistrer des performances importantes et durables là où des pays ayant un plus grand potentiel économique et démographique échouent. Un tel investissement ne préjuge ni de la bonne santé économique du pays ni de la qualité démocratique de ses institutions. 
Des motivations autres que sportives peuvent inciter des pays à (sur)investir dans la participation de leur équipe nationale à la CAN. Les compétitions internationales de football permettent de galvaniser les masses, de ressouder l’unité nationale et de rehausser le prestige international du pays. Le football est aussi un opium pour le peuple. Ce n’est trahir nul secret que de l’admettre. Il permet d’endormir les masses, de détourner l’attention du public et d’offrir un semblant de légitimité à des régimes mal en point.  
Le Ghana a été couronné à deux reprises sous Kwame Nkrumah. Les deux titres de champion d’Afrique de la RDC (Zaïre) ont été obtenus sous le règne de Mobutu. De 1980 à maintenant, le Cameroun de Paul Biya a été sacré 5 fois. Une performance seulement égalée par l'Égypte sous Hosni Mubarak. De même, un certain nombre de pays ont gagné la CAN malgré des économies chancelantes (Côte d’Ivoire dans les années 1990) voire un contexte de crise d’endettement grave (cas du Sénégal actuellement). 
Un autre facteur non négligeable de succès à la CAN est le statut de pays hôte. 12 des 35 éditions de la CAN ont été remportées par le pays hôte. L’Éthiopie (1962), le Soudan (1970), le Nigéria (1980), l’Algérie (1990), l’Afrique du Sud (1996) et la Tunisie (2004) ont obtenu chacun leur première étoile à domicile. La Côte d’Ivoire a été sacrée à domicile en 2023, sa troisième étoile. L’Égypte a gagné trois fois chez elle (1959 ; 1986 ; 2006). Le Ghana (1963 ; 1978) complète la liste des pays hôtes victorieux. 
L’effet « pays hôte » renvoie à plusieurs dimensions. Pour les sélections nationales en grande forme, accueillir la CAN signale une motivation à la remporter. L’effet « 13e homme » des supporters peut aider. Tout comme un biais institutionnel, notamment au niveau de l’arbitrage : les organisateurs et la CAF vont toujours souhaiter que le pays hôte aille le plus loin possible dans la compétition, afin de maximiser son impact économique et médiatique.
À titre de comparaison, l’effet « pays hôte » a été rarement observé dans le Championnat d’Europe de football. Seuls 3 pays hôtes ont été victorieux en 17 éditions (l’Espagne en 1964 ; l’Italie en 1966 ; la France en 1984). La dernière victoire d’un pays hôte remonte à 1984. Ceci traduit a priori un « équilibre des pouvoirs »entre nations dominantes et un impact de l’arbitrage plus neutre.
Parmi les autres facteurs de succès à la CAN, notons la chance, l’exploitation du vivier footballistique de la diaspora africaine, l’existence d’une génération dorée, le facteur X d’un coach, etc.
Sorciers blancs vs Sorciers africains
Le triomphe surprise de la Zambie en 2012 est sans doute l’une des meilleures illustrations du facteur X d’un sélectionneur. Le Français Hervé Renard, alors relativement inconnu, a guidé la marche victorieuse de ce pays exportateur de cuivre. Un exploit qu’il a réitéré trois ans plus tard avec la Côte d’Ivoire. C’est à ce jour le seul entraîneur non africain à avoir décroché deux CAN. 
De nos jours, l’image que nous avons des entraîneurs blancs qui dirigent les sélections nationales africaines est celle d’Occidentaux. Curieusement, les « sorciers blancs » victorieux de la CAN ont d’abord été des ressortissants des pays de l’Est. 7 sélectionneurs originaires de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et de la Roumanie ont décroché le titre de champion d’Afrique entre 1959 et 1984. Le Cameroun obtient sa première étoile en 1984 avec le YougoslaveRadivoje Ognjanović, quatre ans après le premier sacre du Nigéria avec le Brésilien Otto Glória. 
Depuis 1984, aucun coach en provenance d’Europe de l’Est n’a été victorieux à la CAN. Cette année marque la « transition » avec les « sorciers blancs » d’Europe de l’Ouest. Le Gallois Michael John Smith a été le premier entraîneur occidental à soulever la CAN avec l’Égypte en 1986. Il sera suivi deux ans plus tard du coach du Cameroun Claude Le Roy, qui devient alors le premier entraîneur français à remporter le trophée continental. La période 2000-2012 a été l’« âge d’or » des sélectionneurs d’Europe occidentale, avec 4 victoires qui auraient pu culminer à 7 victoires en 7 éditions si Hassan Shehata, le légendaire coach égyptien, n’avait enchaîné 3 victoires consécutives (2006, 2008, 2010). Le Cameroun est le pays qui a le plus bénéficié de l’apport des « sorciers blancs ». Il leur doit ses 5 étoiles. Jusque-là, aucun entraîneur camerounais n’a été capable de gagner la CAN.
Sur les 35 éditions de la CAN, 30 entraîneurs ont été victorieux. Trois seulement d’entre eux ont pu la remporter plus d’une fois (le Ghanéen Charles Gyamfi et Hassan Shehata, 3 victoires chacun ; Hervé Renard, 2 victoires). En termes de nationalité, le palmarès des coachs ayant au moins une fois gagné la CAN est dominé par la France (4 coachs), suivie de l’Égypte et de la Yougoslavie (3 coachs chacun). Viennent ensuite la Hongrie, le Ghana, la Côte d’Ivoire, l’Algérie et le Sénégal (2 coachs chacun).
Dans l’ensemble, les coachs africains ont remporté 18 éditions contre 9 pour leurs homologues d’Europe de l’Ouest, 7 pour ceux de l’Europe de l’Est et une pour le Brésil. Depuis 1986, il y a eu 12 victoires pour les coachs africains et 9 pour les coachs d’Europe occidentale. Certains coachs européens n’ont pas été victorieux. Mais ils ont laissé une empreinte durable qui a porté ses fruits. C’est le cas du légendaire Bruno Metsu, coach français qui a dirigé la génération dorée sénégalaise de 2002. 
Fait intéressant, depuis 2019, avec l’élargissement de la compétition à 24 pays, les quatre sélectionneurs vainqueurs ont tous été des Africains : Djamel Belmadi, Aliou Cissé, Émerse Faé et Pape Thiaw. Cette génération de coachs a la particularité d’être relativement jeune. L’âge moyen lors de leur triomphe est de 43 ans contre 50 ans pour les 26 autres entraîneurs. 
Un « exceptionnalisme sénégalais » ?
S’agissant de la CAN, le Sénégal est un pays qui superforme eu égard à sa taille économique et démographique. Sur les cinquante dernières années, c’est le seul pays classé par les Nations unies parmi les « moins avancés » (PMA) qui ait remporté deux fois l’épreuve reine de la CAF. Ce qui le met ex aequo avec l’Algérie (1990 et 2019) et la RDC (1968 et 1972) à la 6eplace du palmarès de la CAN, derrière l’Égypte (7 victoires), le Cameroun (5 victoires), le Ghana (4 victoires), le Nigéria et la Côte d’Ivoire (3 victoires chacun). Depuis 1984, seuls quatre pays ont réussi à gagner la CAN à deux reprises avec des entraîneurs locaux : l’Égypte, la Côte d’Ivoire, l’Algérie et le Sénégal.
Fait également significatif, le Sénégal a été l’adversaire le plus redoutable durant les 5 éditions de la CAN : il a remporté deux d’entre elles, perdu une fois en finale en 2019 et perdu en 2017 et 2021 contre les futurs vainqueurs. Sur cette période, en phase finale de la CAN,l’Algérie a été la seule équipe capable de battre le Sénégal au terme de 90 minutes.
Ces statistiques impressionnantes suggèrent que le Sénégal, avec sa génération dorée autant côté joueurs que côté sélectionneurs, est à l’aise avec la formule à 24 pays. Il est certainement regrettable que la CAN doive être dorénavant organisée tous les quatre ans. Car on peut imaginer que les Lions de la Teranga auraient pu « accélérer la cadence » et se hisser plus rapidement au palmarès de la CAN.
Les exploits des Lions de la Teranga dépassent la CAN. Le Sénégal est le seul PMA à avoir disputé trois, et bientôt quatre, phases finales de Coupe du monde de football. Son rang actuel dans le classement FIFA (12e) est sans commune mesure avec sa place dans la hiérarchie économique mondiale. Parmi les 20 premiers de ce classement, l’Uruguay (17e) et le Sénégal (12e) sont les économies les plus petites. Le PIB de l’Uruguay est 2,5 fois supérieur à celui du Sénégal. À la 8e place, le Maroc a un PIB près de 5 fois plus élevé que celui du Sénégal. 
Tous ces accomplissements exceptionnels contrastent cependant avec les piètres performances des clubs de football sénégalais sur la scène continentale. Avec l’Éthiopie, le Soudan et la Zambie, le Sénégal partage le triste record d’avoir gagné la CAN sans être parvenu jusqu’ici à hisser un de ses clubs sur le plus haut piédestal de la Ligue des Champions de la CAF (auparavant Coupe des Clubs Champions Africains). 60 ans de disette depuis la première édition de cette compétition ! Ceci illustre sans doute une préférence politique et institutionnelle pour la CAN au détriment du développement d’une véritable industrie de football local. Cette réalité est unreflet de l’extraversion économique du Sénégal : peu d’industries locales performantes et nombre de déficits structurels, entretenus par un endettement extérieur chronique, et masqués en partie par les transferts financiers importants de la diaspora. Organiser la « production » avant tout autour des besoins des marchés globaux plutôt que de ceux du marché domestique : tel est le modèle, à vrai dire, colonial et très inégalitaire dans lequel le football sénégalais continue de s’inscrire.
Toutes ces observations ne peuvent manquer de conduire à la question à un million de dollars : pourquoi un pays capable des plus grandes prouesses dans des domaines aussi divers que le sport, les arts, les sciences, etc. est-il toujours à la traîne économiquement ? Chacun peut se faire sa propre opinion. On ne pourra cependant s’empêcher de lier ce paradoxe au fait que le pays de la Teranga est aussi un champion de classe mondiale dans une arène moins prestigieuse : la politique politicienne.
Vendredi 23 Janvier 2026
Dakaractu