Sangomar génère 4 milliards de dollars : L'État du Sénégal touche moins de 200 millions de dollars


Il était censé changer la donne. Présenté depuis des années comme l'une des plus grandes découvertes pétrolières de la sous-région, le champ Sangomar cristallisait les espoirs d'une nation en quête de dividendes liés à ses ressources naturelles. Or, les chiffres révélés par le directeur général de la Société des Pétroles du Sénégal (PETROSEN), ont de quoi doucher les enthousiasmes. En effet, sur les quelque 4 milliards de dollars générés depuis le démarrage de l'exploitation en juin 2024, la part directe revenant à l'État reste inférieure à 200 millions de dollars. Un ratio qui, rapporté à l'ampleur des richesses extraites, sonne comme un cruel rappel des limites du cadre contractuel en vigueur.
 
L'explication tient, en grande partie, à la structure même de l'actionnariat du projet. La compagnie australienne Woodside Energy y détient 82 % des parts, ne laissant que 18 % à PETROSEN. Une configuration conçue à une époque où les besoins de financement et les équilibres géopolitiques dictaient les termes des négociations, mais qui, aujourd'hui, apparaît comme une anomalie difficilement défendable au regard des standards internationaux en vigueur dans le secteur extractif. Cette asymétrie structurelle se traduit mécaniquement par des retombées directes très limitées pour le budget national, en dépit du caractère stratégique du gisement.
 
C'est dans ce contexte que le Premier ministre Ousmane Sonko s’est exprimé dernièrement. Le 12 mars, lors d'un point de presse consacré à la révision des contrats dans les secteurs stratégiques, il a publiquement dénoncé des accords jugés notoirement défavorables au pays et hérités, selon lui, des régimes précédents. « Les richesses du Sénégal doivent avant tout bénéficier à sa population », a-t-il martelé, inscrivant sa démarche dans la logique de souveraineté économique qui structure le discours des nouvelles autorités depuis leur accession au pouvoir. Ces déclarations, au-delà de leur portée rhétorique, signalent une volonté politique de rompre avec une approche jugée trop conciliante à l'égard des partenaires étrangers.
 
Khadim Bamba Diagne, président du Comité d'orientation stratégique du pétrole et du gaz et membre de la commission d'audit chargée d'examiner ces accords, a chiffré le coût de l'immobilisme : l'absence de révision des contrats en vigueur pourrait se traduire par des pertes estimées entre 200 et 300 millions de dollars pour le Sénégal. Un manque à gagner massif, qui donne toute sa mesure à la pression exercée sur le gouvernement pour accélérer le processus de renégociation.
 
Du côté de l'opinion publique, les réactions ne se font pas attendre. Une partie croissante de la société civile et des milieux intellectuels dénonce ouvertement une exploitation des ressources nationales largement profitable aux intérêts étrangers, au détriment des populations qui n'en tirent que des bénéfices marginaux. L'audit des contrats en cours suscite, dans ce contexte, de fortes attentes : beaucoup y voient l'amorce d'une réforme de fond permettant une redistribution plus équitable des revenus issus du sous-sol sénégalais.
 
La situation sénégalaise prend d'ailleurs un relief particulier lorsqu'on la met en regard des pratiques observées dans les pays voisins. Au Mali, le projet aurifère Kobada, développé par la société canadienne Toubani Resources, prévoit ainsi une participation de l'État pouvant atteindre 35 % des parts, conformément aux dispositions du Code minier adopté en 2023, auxquelles s'ajoutent redevances et taxes diverses. Ce modèle, plus favorable aux intérêts nationaux, illustre une tendance de fond à l'œuvre dans plusieurs économies africaines : celle d'une renégociation du rapport de force avec les opérateurs miniers et pétroliers étrangers.
 
L'audit en cours et les promesses de renégociation des contrats constitueront-elles dans les prochains mois, le véritable test de la crédibilité de la rupture promise par les nouvelles autorités? À défaut de réformes substantielles et vérifiables, le risque demeure de voir les ressources naturelles du pays continuer à profiter principalement à des partenaires étrangers au détriment des attentes économiques et sociales d'une population qui, pour l'heure, attend encore les dividendes de son pétrole.
Mercredi 18 Mars 2026
Dakaractu