La décentralisation est sans doute l’une des réformes les plus proclamées et les moins accomplies de la vie publique sénégalaise. A intervalles réguliers, le sujet revient dans le discours public comme une promesse toujours recommencée. C’est ainsi qu’il faut comprendre la réforme curieusement appelée Acte IV de la Décentralisation alors que celle de l’Acte III n’est pas achevée. Cette initiative va encore empiler les strates d’échelon local, alourdir le cadrage budgétaire par une augmentation des transferts de fond de compensation (Fonds de dotation, Fonds d’Equipement des Collectivités locales, Fonds de péréquation). Sans compter l’encouragement à un éternel recommencement qui veut que chaque nouveau régime vienne avec son nouvel acte de la décentralisation.
Beaucoup d’acteurs des territoires s’accordent sur un point : la seule réforme qui vaille dans l’urgence, c’est celle de la vocation de nos collectivités territoriales et le recentrage de leur mission première qui est de mettre en place des infrastructures de proximité (centres et postes de santé, cantines scolaires dans les écoles, bibliothèques, piscines municipales, complexes sportifs) dans nos territoires. Or, nous sommes loin du compte. A part la ville de Dakar qui a hérité de feu Mamadou Diop une vision à la hauteur d’une vocation de Collectivité locale, aucune des 4 autres villes restantes et des 557 communes n’est en mesure de faire valoir un bilan acceptable dans la fourniture de services de proximité ces 30 dernières années sur volonté propre et sans la participation des partenaires au développement. Dans le même temps, nos quartiers sont soumis à un effet de stock. Des jeunes désœuvrés y vivent au quotidien avec des frustrations extrêmes. Certains sont obnubilés par la recherche effrénée d’une identité sociale ailleurs qu’au Sénégal en bravant l’océan atlantique avec un slogan mobilisateur toujours en vigueur : Barsa ou Barsakh. D’autres sont sur le marché étriqué de la débrouille au quotidien. Le reste qui est pour le moment minoritaire tout en prenant du volume est constitué de jeunes filles célibataires élevant seules leurs enfants et de déviants dont des agresseurs connus de tous, notamment des plus jeunes qui les regardent en modèles. Cette nouvelle forme de tolérance et de modélisation d’un « métier » témoigne d’une évolution profonde de nouveaux modes de vie dans les quartiers codifiés par les familles et les populations en général. Une immersion dans les grandes communes emblématiques des Parcelles Assainies, de Grand Yoff, Médina, Yeumbeul Sud, Djeddah Thiaroye Kao, Golf Sud, Wakhinane Nimzat et Notaire permet de prendre la mesure des courants qui traversent nos quartiers, des évolutions de mentalités et des changements qui se produisent en permanence de manière souterraine et souvent invisible. La rancune est devenue le principal moteur d’une grande partie de notre jeunesse dans un contexte de violence du langage et de comportements asociaux qui tend à s’imposer comme un modèle dominant. Dans leur quotidien, ils n’ont aucun contact établi avec l’Etat central, les autorités nationales comme locales et sont déconnectés de la République et de ses institutions. Le même phénomène s’observe dans les communes périphériques de la presqu’ile à Hann Yarakh, Thiaroye Sur mer, Guinaw Rail avec une intensité variable et une ampleur plus marquée dans la couronne Keur Massar, Diamaguène Sicap Mbao en fonction des dynamiques démographiques et sociales
Il faut comprendre ce qui nous arrive collectivement. Nous sommes devant des changements tout à fait considérables qui multiplient les défis à relever et dont l’Etat a du mal à soupçonner l’ampleur : délitement du lien social, effondrement de la famille et sauve qui peut général et tentaculaire qui imprègne le quotidien de chefs et mère de famille. Les quartiers évoluent plus vite que l’administration de notre pays et de son organisation décentralisée de sorte qu’il y a un décalage croissant entre les populations en milieu urbain et l’action publique locale. La nature des règles du jeu a maintenant changé. La question n’est plus de réformer pour le besoin de réformer mais de répondre plus efficacement aux nouvelles menaces venues de nos quartiers
Réformer mais pas n’importe comment
Pour agir efficacement, une réforme requiert de la clarté et de la cohérence. Elle ne trouvera pas son compte dans des initiatives qui promeuvent l’empilement des strates de collectivités territoriales sans s’assurer de ses effets positifs. Cette vision uniformisatrice, purement managériale se fait contre les dynamiques sociales, les territoires, les contribuables locaux et les citoyens. Il est quasi impossible de raisonner sur le territoire si on n’intègre pas les récentes évolutions démographiques et notamment le rajeunissement accéléré de la population. De même, on ne peut réfléchir à l’avenir de nos territoires sans une analyse sociologique approfondie des mutations sociales et des évolutions dans les modes de vie. La montée en puissance de l’échelon régional et la fusion des régions en Pole territoire, principale innovation de l’avant-projet de réforme ne semblent pas en mesure de répondre efficacement aux nouvelles préoccupations des territoires. Durant tout le temps qu’elle faisait partie de l’architecture institutionnelle avec la réforme du 22 mars 1996 jusqu’à sa disparition le 28 décembre 2013, la région en tant que Collectivité locale était constamment en interrogation existentielle sur ses fondements idéologiques. A la pratique, elle a surtout montré qu’elle n’était pas un niveau pertinent de proximité. Sans fiscalité locale, vivant uniquement de dotations de l’Etat, sans vraie compétences à part s’occuper des lycées et des hôpitaux (ce qu’elle faisait mal), la région a été maintenue en situation de paupérisation par l’Etat qui n’avait plus de fiscalité à lui céder. Une décentralisation authentique suppose que celui qui décide soit celui qui finance et que l’impôt local soit l’expression claire d’un choix politique assumé. Le Conseil régional a trop souffert de cette évidence et il serait illusoire de reproduire les mêmes schémas. Il s’y ajoute que fusionner des régions pour en faire des Pôles territoire est un pari risqué pour les réticences que cela va entrainer de la part des élus, de l’administration territoriale et des populations. Naturellement cette réforme proposée sera difficile à mettre en œuvre et se heurtera à de puissants intérêts
Plus globalement, l’Etat doit se convaincre lui –même qu’une politique publique n’est pas efficace parce qu’elle est simplement mue par la seule volonté de laisser des traces dans l’inventaire d’un bilan. Elle l’est parce qu’elle atteint les objectifs qui lui sont assignés. Entre le souci d’aller vite et la multiplication des initiatives, il existe une voie plus exigeante : elle consiste à distinguer les réformes qui apportent des solutions efficaces et celles qui ne produisent aucun des effets attendus. Un nouveau souffle de décentralisation dans notre pays ne viendra pas d’une nouvelle loi mais d’abord d’une réflexion globale sur 66 ans de pratique d’un idéal (la décentralisation), de sa plus-value dans le vécu concret des populations, de sa capacité à suppléer l’Etat au plus près de chaque citoyen en demande de services publics locaux. Un grand débat sur la décentralisation, sur les nouvelles préoccupations locales, la pertinence de chaque échelle de gouvernance locale, les libertés locales, les responsabilités citoyennes et le mode de scrutin des élections locales est indispensable préalablement à toute nouvelle réforme
La commune n’est plus le référentiel incontournable de nos politiques de décentralisation
De toutes les échelles de gouvernance, la commune a été la plus choyée par les politiques publiques qui l‘ont toujours mise en position de chef de file de la décentralisation en lui attribuant un plus grand pouvoir délibératif, une fiscalité propre, des dotations financières en compensation des compétences transférées ainsi qu’une autonomie morale et financière. Mais son efficacité reste à démontrer, précisément parce qu’elle n’a pas été façonnée et préparée à participer au développement économique, social et culturel de notre pays au même titre que l’Etat. Les populations en sont conscientes. Plusieurs études sur la question montrent que nos compatriotes n’ont pas confiance en leur commune et n’attendent rien de celle-ci. La décentralisation suppose l’instauration d’un principe de subsidiarité qui impose que l’action publique soit la plus proche des citoyens de par les services qu’elle rend. En laissant se développer dans les limites de son territoire un trop plein de quartiers sous une forme spontanée, incontrôlée et anarchique, sans services sociaux de base et sans un accompagnement des administrés, surtout les plus jeunes, la commune s’est laissée dépasser et a fini par perdre la main sur sa propre organisation territoriale. Elle cumule les lacunes et arrive difficilement à faire face à ses missions. Comme du reste l’Etat central, elle a des faiblesses sur le terrain de la proximité pour répondre à la demande, fabriquer des citoyens actifs, et « co-construire » avec eux des territoires viables porteurs de développement. Ces insuffisances ont érodé l’engagement civique et citoyen des années 96. A la vérité, il sera désormais difficile à la commune de continuer à revendiquer l’horizon de référence de l’action publique sur lequel doivent s’élaborer les politiques publiques locales. Tout compte fait, Il sera difficile aux initiateurs de cette réforme de répondre efficacement aux nouveaux défis de nos territoires sans remettre en cause non pas la pertinence de la commune mais son fondement idéologique.
Le quartier, un creuset possible d’un autre modèle de développement
Il est à priori difficile de concevoir un cadre public d’intervention qui puisse à la fois atteindre les deux objectifs : mobiliser les citoyens et renforcer l’efficacité collective. Le quartier répond à ce profil rare. Il est le plus indiqué pour faire le portage d’un projet global de développement local issu des populations. Il est également un cadre approprié pour offrir une vitalité associative aux jeunes qui manifestent le désir de travailler pour le bien commun et mener des actions d’intérêt général au nom de l’Etat. Il offre un terreau fertile à la négociation de financement contractuel des projets fixant les jeunes dans les territoires. Plusieurs partenaires financiers traditionnels du Sénégal et beaucoup de pays d’Europe de plus en plus confrontés aux problèmes de migration, sont prêts à collaborer. Mais cette ambition suppose, au contraire de ce qui est projeté par l’acte IV, une montée en puissance d’Associations d’utilité publique des jeunes dans les quartiers avec une spécialisation dans les domaines divers comme le cadre de vie, la propreté, la sécurité, l’assainissement, l’entretien et la maintenance des infrastructures de proximité, l’assainissement , le cadre de vie, le développement du sport, de la culture, l’alphabétisation, les Ntic, le développement durable. Le quartier présente tous les atouts pour servir d’expérimentation à l’action publique locale, l’engagement citoyen, la lutte contre le désœuvrement des jeunes et le nécessaire développement des solidarités. Pour jouer ce nouveau rôle d’impulsion et de mobilisation pour la cause publique, le quartier a cependant besoin d’un encadrement rapproché par la loi d’un environnement favorable à la démocratie locale, aux initiatives et libertés locales
Un mode de scrutin à 2 tours pour une meilleure représentativité des exécutifs locaux
La crise de la médiation locale et la représentation politique est évidente dans nos Collectivités territoriales dont les exécutifs locaux font l’objet d’une défiante profonde qui s’est traduite par des niveaux records d’abstention aux élections locales ces 10, voir 15 dernières années. Il s’agit d’un indicateur qui ne trompe pas. De plus en plus élus par une minorité d’électeurs, Les exécutifs locaux restent légitimes mais sont de moins en moins représentatifs. Comment peut-on faire jouer à la démocratie participative son rôle si la démocratie représentative elle-même est malade ? Il y a urgence à travailler sur les causes de la faiblesse de notre démocratie locale à commencer par le mode de scrutin. Le mode de scrutin mixte en vigueur qui combine le scrutin majoritaire à un tour et la représentation proportionnelle sans panache ni vote préférentiel est par nature injuste. Il restreint les libertés locales, réduit les marges de manœuvre de la démocratie locale et étouffe les aspirations de citoyens locaux désireux de s’engager dans la vie de leur collectivité territoriale. Donner une prime, une exclusivité à une liste de candidats arrivée en tête sans avoir la majorité absolue est une incongruité dans le contexte actuel d’approfondissement de nos politiques de décentralisation. Question de bon sens, notre pays ne peut plus se satisfaire d’un maire élu dès le premier tour avec 25% des suffrages exprimés et moins de 5% des inscrits sur les listes électorale de la Collectivité locale. Le scrutin à 2 tours plus ouvert et attractif dans le contexte actuel de notre pays. Il est plus conforme aux nouvelles aspirations à plus de citoyenneté. Il favorise une meilleure participation électorale. Il fait appel à des larges négociations et à des médiations dans l’entre deux tours avant de nouvelles fusions de liste. Il offre aux électeurs la possibilité de mieux peser sur le résultat final qui sortira des urnes. Mais, il est aussi tout autant vrai, qu’une élection à 2 tours en 15 jours, voire 22 jours peut poser des problèmes d’organisation et de logistique. Ce défi n’est pas insurmontable pour l’administration électorale. Si notre pays a atteint un niveau inégalé en matière de démocratie en Afrique, au point de comptabiliser 3 transitions démocratiques apaisées au sommet de l’Etat, il le doit en partie à une administration efficace qui a toujours répondu présent quelque soit la complexité de la mission. Dans tous les cas, la question mérite d’être débattue et prise en charge dans les réformes à venir
Malick DIAGNE
Beaucoup d’acteurs des territoires s’accordent sur un point : la seule réforme qui vaille dans l’urgence, c’est celle de la vocation de nos collectivités territoriales et le recentrage de leur mission première qui est de mettre en place des infrastructures de proximité (centres et postes de santé, cantines scolaires dans les écoles, bibliothèques, piscines municipales, complexes sportifs) dans nos territoires. Or, nous sommes loin du compte. A part la ville de Dakar qui a hérité de feu Mamadou Diop une vision à la hauteur d’une vocation de Collectivité locale, aucune des 4 autres villes restantes et des 557 communes n’est en mesure de faire valoir un bilan acceptable dans la fourniture de services de proximité ces 30 dernières années sur volonté propre et sans la participation des partenaires au développement. Dans le même temps, nos quartiers sont soumis à un effet de stock. Des jeunes désœuvrés y vivent au quotidien avec des frustrations extrêmes. Certains sont obnubilés par la recherche effrénée d’une identité sociale ailleurs qu’au Sénégal en bravant l’océan atlantique avec un slogan mobilisateur toujours en vigueur : Barsa ou Barsakh. D’autres sont sur le marché étriqué de la débrouille au quotidien. Le reste qui est pour le moment minoritaire tout en prenant du volume est constitué de jeunes filles célibataires élevant seules leurs enfants et de déviants dont des agresseurs connus de tous, notamment des plus jeunes qui les regardent en modèles. Cette nouvelle forme de tolérance et de modélisation d’un « métier » témoigne d’une évolution profonde de nouveaux modes de vie dans les quartiers codifiés par les familles et les populations en général. Une immersion dans les grandes communes emblématiques des Parcelles Assainies, de Grand Yoff, Médina, Yeumbeul Sud, Djeddah Thiaroye Kao, Golf Sud, Wakhinane Nimzat et Notaire permet de prendre la mesure des courants qui traversent nos quartiers, des évolutions de mentalités et des changements qui se produisent en permanence de manière souterraine et souvent invisible. La rancune est devenue le principal moteur d’une grande partie de notre jeunesse dans un contexte de violence du langage et de comportements asociaux qui tend à s’imposer comme un modèle dominant. Dans leur quotidien, ils n’ont aucun contact établi avec l’Etat central, les autorités nationales comme locales et sont déconnectés de la République et de ses institutions. Le même phénomène s’observe dans les communes périphériques de la presqu’ile à Hann Yarakh, Thiaroye Sur mer, Guinaw Rail avec une intensité variable et une ampleur plus marquée dans la couronne Keur Massar, Diamaguène Sicap Mbao en fonction des dynamiques démographiques et sociales
Il faut comprendre ce qui nous arrive collectivement. Nous sommes devant des changements tout à fait considérables qui multiplient les défis à relever et dont l’Etat a du mal à soupçonner l’ampleur : délitement du lien social, effondrement de la famille et sauve qui peut général et tentaculaire qui imprègne le quotidien de chefs et mère de famille. Les quartiers évoluent plus vite que l’administration de notre pays et de son organisation décentralisée de sorte qu’il y a un décalage croissant entre les populations en milieu urbain et l’action publique locale. La nature des règles du jeu a maintenant changé. La question n’est plus de réformer pour le besoin de réformer mais de répondre plus efficacement aux nouvelles menaces venues de nos quartiers
Réformer mais pas n’importe comment
Pour agir efficacement, une réforme requiert de la clarté et de la cohérence. Elle ne trouvera pas son compte dans des initiatives qui promeuvent l’empilement des strates de collectivités territoriales sans s’assurer de ses effets positifs. Cette vision uniformisatrice, purement managériale se fait contre les dynamiques sociales, les territoires, les contribuables locaux et les citoyens. Il est quasi impossible de raisonner sur le territoire si on n’intègre pas les récentes évolutions démographiques et notamment le rajeunissement accéléré de la population. De même, on ne peut réfléchir à l’avenir de nos territoires sans une analyse sociologique approfondie des mutations sociales et des évolutions dans les modes de vie. La montée en puissance de l’échelon régional et la fusion des régions en Pole territoire, principale innovation de l’avant-projet de réforme ne semblent pas en mesure de répondre efficacement aux nouvelles préoccupations des territoires. Durant tout le temps qu’elle faisait partie de l’architecture institutionnelle avec la réforme du 22 mars 1996 jusqu’à sa disparition le 28 décembre 2013, la région en tant que Collectivité locale était constamment en interrogation existentielle sur ses fondements idéologiques. A la pratique, elle a surtout montré qu’elle n’était pas un niveau pertinent de proximité. Sans fiscalité locale, vivant uniquement de dotations de l’Etat, sans vraie compétences à part s’occuper des lycées et des hôpitaux (ce qu’elle faisait mal), la région a été maintenue en situation de paupérisation par l’Etat qui n’avait plus de fiscalité à lui céder. Une décentralisation authentique suppose que celui qui décide soit celui qui finance et que l’impôt local soit l’expression claire d’un choix politique assumé. Le Conseil régional a trop souffert de cette évidence et il serait illusoire de reproduire les mêmes schémas. Il s’y ajoute que fusionner des régions pour en faire des Pôles territoire est un pari risqué pour les réticences que cela va entrainer de la part des élus, de l’administration territoriale et des populations. Naturellement cette réforme proposée sera difficile à mettre en œuvre et se heurtera à de puissants intérêts
Plus globalement, l’Etat doit se convaincre lui –même qu’une politique publique n’est pas efficace parce qu’elle est simplement mue par la seule volonté de laisser des traces dans l’inventaire d’un bilan. Elle l’est parce qu’elle atteint les objectifs qui lui sont assignés. Entre le souci d’aller vite et la multiplication des initiatives, il existe une voie plus exigeante : elle consiste à distinguer les réformes qui apportent des solutions efficaces et celles qui ne produisent aucun des effets attendus. Un nouveau souffle de décentralisation dans notre pays ne viendra pas d’une nouvelle loi mais d’abord d’une réflexion globale sur 66 ans de pratique d’un idéal (la décentralisation), de sa plus-value dans le vécu concret des populations, de sa capacité à suppléer l’Etat au plus près de chaque citoyen en demande de services publics locaux. Un grand débat sur la décentralisation, sur les nouvelles préoccupations locales, la pertinence de chaque échelle de gouvernance locale, les libertés locales, les responsabilités citoyennes et le mode de scrutin des élections locales est indispensable préalablement à toute nouvelle réforme
La commune n’est plus le référentiel incontournable de nos politiques de décentralisation
De toutes les échelles de gouvernance, la commune a été la plus choyée par les politiques publiques qui l‘ont toujours mise en position de chef de file de la décentralisation en lui attribuant un plus grand pouvoir délibératif, une fiscalité propre, des dotations financières en compensation des compétences transférées ainsi qu’une autonomie morale et financière. Mais son efficacité reste à démontrer, précisément parce qu’elle n’a pas été façonnée et préparée à participer au développement économique, social et culturel de notre pays au même titre que l’Etat. Les populations en sont conscientes. Plusieurs études sur la question montrent que nos compatriotes n’ont pas confiance en leur commune et n’attendent rien de celle-ci. La décentralisation suppose l’instauration d’un principe de subsidiarité qui impose que l’action publique soit la plus proche des citoyens de par les services qu’elle rend. En laissant se développer dans les limites de son territoire un trop plein de quartiers sous une forme spontanée, incontrôlée et anarchique, sans services sociaux de base et sans un accompagnement des administrés, surtout les plus jeunes, la commune s’est laissée dépasser et a fini par perdre la main sur sa propre organisation territoriale. Elle cumule les lacunes et arrive difficilement à faire face à ses missions. Comme du reste l’Etat central, elle a des faiblesses sur le terrain de la proximité pour répondre à la demande, fabriquer des citoyens actifs, et « co-construire » avec eux des territoires viables porteurs de développement. Ces insuffisances ont érodé l’engagement civique et citoyen des années 96. A la vérité, il sera désormais difficile à la commune de continuer à revendiquer l’horizon de référence de l’action publique sur lequel doivent s’élaborer les politiques publiques locales. Tout compte fait, Il sera difficile aux initiateurs de cette réforme de répondre efficacement aux nouveaux défis de nos territoires sans remettre en cause non pas la pertinence de la commune mais son fondement idéologique.
Le quartier, un creuset possible d’un autre modèle de développement
Il est à priori difficile de concevoir un cadre public d’intervention qui puisse à la fois atteindre les deux objectifs : mobiliser les citoyens et renforcer l’efficacité collective. Le quartier répond à ce profil rare. Il est le plus indiqué pour faire le portage d’un projet global de développement local issu des populations. Il est également un cadre approprié pour offrir une vitalité associative aux jeunes qui manifestent le désir de travailler pour le bien commun et mener des actions d’intérêt général au nom de l’Etat. Il offre un terreau fertile à la négociation de financement contractuel des projets fixant les jeunes dans les territoires. Plusieurs partenaires financiers traditionnels du Sénégal et beaucoup de pays d’Europe de plus en plus confrontés aux problèmes de migration, sont prêts à collaborer. Mais cette ambition suppose, au contraire de ce qui est projeté par l’acte IV, une montée en puissance d’Associations d’utilité publique des jeunes dans les quartiers avec une spécialisation dans les domaines divers comme le cadre de vie, la propreté, la sécurité, l’assainissement, l’entretien et la maintenance des infrastructures de proximité, l’assainissement , le cadre de vie, le développement du sport, de la culture, l’alphabétisation, les Ntic, le développement durable. Le quartier présente tous les atouts pour servir d’expérimentation à l’action publique locale, l’engagement citoyen, la lutte contre le désœuvrement des jeunes et le nécessaire développement des solidarités. Pour jouer ce nouveau rôle d’impulsion et de mobilisation pour la cause publique, le quartier a cependant besoin d’un encadrement rapproché par la loi d’un environnement favorable à la démocratie locale, aux initiatives et libertés locales
Un mode de scrutin à 2 tours pour une meilleure représentativité des exécutifs locaux
La crise de la médiation locale et la représentation politique est évidente dans nos Collectivités territoriales dont les exécutifs locaux font l’objet d’une défiante profonde qui s’est traduite par des niveaux records d’abstention aux élections locales ces 10, voir 15 dernières années. Il s’agit d’un indicateur qui ne trompe pas. De plus en plus élus par une minorité d’électeurs, Les exécutifs locaux restent légitimes mais sont de moins en moins représentatifs. Comment peut-on faire jouer à la démocratie participative son rôle si la démocratie représentative elle-même est malade ? Il y a urgence à travailler sur les causes de la faiblesse de notre démocratie locale à commencer par le mode de scrutin. Le mode de scrutin mixte en vigueur qui combine le scrutin majoritaire à un tour et la représentation proportionnelle sans panache ni vote préférentiel est par nature injuste. Il restreint les libertés locales, réduit les marges de manœuvre de la démocratie locale et étouffe les aspirations de citoyens locaux désireux de s’engager dans la vie de leur collectivité territoriale. Donner une prime, une exclusivité à une liste de candidats arrivée en tête sans avoir la majorité absolue est une incongruité dans le contexte actuel d’approfondissement de nos politiques de décentralisation. Question de bon sens, notre pays ne peut plus se satisfaire d’un maire élu dès le premier tour avec 25% des suffrages exprimés et moins de 5% des inscrits sur les listes électorale de la Collectivité locale. Le scrutin à 2 tours plus ouvert et attractif dans le contexte actuel de notre pays. Il est plus conforme aux nouvelles aspirations à plus de citoyenneté. Il favorise une meilleure participation électorale. Il fait appel à des larges négociations et à des médiations dans l’entre deux tours avant de nouvelles fusions de liste. Il offre aux électeurs la possibilité de mieux peser sur le résultat final qui sortira des urnes. Mais, il est aussi tout autant vrai, qu’une élection à 2 tours en 15 jours, voire 22 jours peut poser des problèmes d’organisation et de logistique. Ce défi n’est pas insurmontable pour l’administration électorale. Si notre pays a atteint un niveau inégalé en matière de démocratie en Afrique, au point de comptabiliser 3 transitions démocratiques apaisées au sommet de l’Etat, il le doit en partie à une administration efficace qui a toujours répondu présent quelque soit la complexité de la mission. Dans tous les cas, la question mérite d’être débattue et prise en charge dans les réformes à venir
Malick DIAGNE