Putsch du 22 juillet 1994 en Gambie : Des gendarmes sénégalais cités dans les révélations fracassantes d’un garde rapproché du président Dawda Jawara.

Alagie Gaye né à Keur Diarga Diop (Gambie), le 1er août 1968, a été soumis ce 10 décembre à un interrogatoire de la Commission vérité, réconciliation et réparation (Trrc) pour livrer sa version des faits sur le coup d’État fomenté le 22 juillet 1994 et qui avait permis à Yahya Jammeh de s’emparer du pouvoir en renversant Dawda Jawara, père de l’indépendance de la Gambie.


Putsch du 22 juillet 1994 en Gambie : Des gendarmes sénégalais cités dans les révélations fracassantes d’un garde rapproché du président Dawda Jawara.

Acteur clé dans la transition alternative, Alagie Gaye, soldat de la garde rapprochée à l’époque, a d’emblée juré la main sur le Coran en attestant qu’il ne dira que la vérité sur les questions qui lui seront soumises par l’avocat principal, Essa Faal de la commission Trrc. Dans ses réponses figurent des révélations sur l’implication de gendarmes sénégalais ayant aidé à la formation des gardes rapprochés du président Dawda Jawara. 

Voici in texto sa déclaration devant les enquêteurs de la commission vérité, réconciliation et réparation.

 

« C’est le 1 aout 1987 que j’ai débuté mon travail à la gendarmerie gambienne après que j’y sois recruté pour subir une formation de 2 ans. Des sénégalais faisaient partie de nos formateurs au sein du commandement de la gendarmerie gambienne, c’est au temps de la confédération. Le sénégalais Pathé Seck était le commandant de la gendarmerie à l’époque, un dénommé Wagane aussi faisait partie du cercle des formateurs au niveau de l’école de la gendarmerie. À la fin de la confédération, j’ai par la suite travaillé à la Force de Réaction Rapide (QRF) qui s’active en temps de trouble.

 

J’ai commencé à travailler à la résidence officielle du président gambien (State House) en 1989 jusqu’à la fin de ma mission. J’y ai fait 9 ans de services. Yahya Jammeh y a travaillé, nous y étions ensemble.

Nous étions 25 soldats à y travailler, sous les instructions de Jammeh, moi, je faisais partie de la garde rapprochée et on m’a transféré au building présidentiel, c’est par la suite que j'ai fait partie de la section des gardes rapprochés. Dans notre mission, on veillait à la sécurité de la famille du président et du président de la République Dawda Jawara et de sa femme. Nous les accompagnions partout où ils se rendaient. Demba Ndiaye y était notre boss », a confié Alagie Gaye.

 

21 juillet 1994, les prémices d’un putsch 

 

Interpellé sur les faits qui se sont déroulés le 21 juillet 1994, date à laquelle les premiers actes visibles du coup d’État contre le régime de Jawara ont été posés, le jeune soldat de l’époque, Alagie Gaye avance devant la commission sa part de vérité.

 

« Le 21 juillet 1994, j’étais à l’aéroport. Moi et l’officier du Service National de la Sécurité (NSS), Joe Gomez étions sélectionnés pour y partir superviser le terrain. Nous ne savions pas ce qui allait se passer, on nous a simplement donné des consignes que le président devait y passer et nous nous y sommes rendus. Quand le président Jawara est venu, nous l’avons accompagné jusqu’à la résidence présidentielle (State House). Ce jour-là, j’ai vu que parmi les soldats qui devaient l’accueillir, y figurait Yahya Jammeh. Je n’avais aucune suspicion sur ce qui se complotait, mais c’est dans la nuit qu’un de mes amis soldats, Omar Ndour est venu me trouver dans ma chambre pour me dire que Yahya Jammeh voulait fomenter un coup d’État qui a échoué et qu’il avait été arrêté. Toute la nuit durant, j’étais couché,  mais je n’ai pas fermé l’œil, je me préparais à toute éventualité. 

 

Le lendemain, j’ai reçu un appel de la section des gardes rapprochés qui m’informe que je devais me rendre à la ‘’advance party to Nigeria’’. C’était le 22 juillet 1994, je suis arrivé au bureau de la résidence présidentielle à 9h et j’y ai trouvé Lane Tombong qui m’a intimé l’ordre de rejoindre le capitaine Lamine Kaba Badio, c’est à ce moment que j’ai commencé à avoir des suspicions que quelque chose se tramait. Lane Tombong était notre boss et il faisait partie du commandement de la State House. Quand je suis parti rencontrer le capitaine Badio, je l’ai vu sortir du bureau de Sékou Sabaly, il était avec Lamine Gassama. 

 

Lamine Kaba Badio qui était le commandant des gardes de la state house m’a demandé de rejoindre le convoi des 2 véhicules (la voiture de l’ambassadeur américain et un autre qui le suivait était un modèle Pajero du type Mitsubishi). 2 soldats des forces spéciales américaines m’ont par la suite rejoint à mon poste où j’attendais tranquillement. Capitane Badio est venu après nous retrouver en compagnie de Sékou Sabaly, le vieux Dawda Jawara et Lamine Gassama. 

 

Jawara et Sékou Sabaly sont entrés dans le véhicule de l’ambassadeur américain avec Lamine Gassama. Lamine Kaba Badio lui et moi sommes entrés à bord du pajero en compagnie de la famille du président Jawara. Sur les faits, j’ai justement constaté que Jawara et Sékou Sabaly avaient été instruits l’ordre d’enlever leurs grands Boubous. Les soldats qui se chargeaient de la sécurité du président étaient présents pendant tout ce temps mais ne pipaient mot, même quand on leur adressait la parole, ils préféraient se taire et ne rien dire. C’est en ce moment que nous étions au courant qu’un coup d’État était en cours et il était fomenté par Yahya Jammeh. Le président Jawara a été amené au port où les américains y avaient une base navale. 

 

Nous, nous sommes retournés à la State house et nous y avons trouvé deux (2) autres enfants de Jawara, c’était Mariama Jawara et Fatoumata Jawara qu’on a amenés à la base navale des américains. Nous avons rebroussé chemin vers la State house pour défendre le palais sous le commandement de Lane Tombong Tamba. À la résidence présidentielle, au niveau de la porte qui fait face à l’hôpital, il y’avait le garde Bombardier qui y avait une arme dénommée General Purpose Machine Gun (Gpmg) du côté de la marine et c’est le dénommé Sonko qui montait la garde donc la section de la garde physique s’en chargeait et non la garde rapprochée qui faisait correctement son travail sous la tutelle de Lane Tombong. 

 

À la résidence, il y’avait une équipe certifiée qui veillait à la sécurité de la State house et Edward Singate dit Edu (proche de Jammeh) quand il est venu avec ses soldats, il savait qu’on leur opposerait résistance parce qu’ils savaient tous qu’on n’avait pas peur d’eux. Toutes les dispositions sécuritaires pour la sauvegarde de la State house avaient été prises sous les ordres de Lane Tombong pour défendre la résidence. Les premiers venus étaient Edward Signate et son équipe, ils sont venus du côté de la porte du marché. Quand Edu est venu j’étais là et le soldat Bakary Camara à côté de moi. Il voulait nous parler et c’est Bakary qui était sergent, à l’époque, a pris le risque d’aller d'aller leur parler, ce qui me semblait être logique. Il est revenu nous dire qu’on ne pourrait pas tenir tête aux putschistes parce qu’ils avaient des armes puissantes. 

 

Subitement, Fafa Diatta qui était lui aussi sergent, a paniqué et a tiré, c’était le premier coup de feu qui avait retenti ce jour à la State House. Après cela, les putschistes ont demandé à entrer mais Lane Tombong a refusé qu’on leur ouvre la porte avant d’en avoir l’ordre qui devait émaner de Lamine Badio ou du président Jawara lui-même. C’est quand il se rendait dans son bureau qu’un des soldats l’a interpellé pour l’informer de la présence des putschistes à l’intérieur du palais dirigé par Yahya Jammeh. Ils étaient déjà entrés avec l’aide de Sonko qui leur a ouvert la porte. Ils sont les premiers à entrer à la State House. C’est cela la vérité. 

 

J’ai su qu’un ordre avait été donné d’ouvrir la porte quand les soldats ont su qu’ils ne pouvaient plus défendre la State House », a raconté le soldat Alagie Gaye.

Interrogé sur des informations détenues par la commission renseignant d’une conversation téléphonique entre Yaya Jammeh et Lane Tombong qui s’exprimait en Jola avait résulté sur un accord d’ouvrir la porte dès que Yaya Jammeh se présenterait devant la State House, Alagie Gaye a démenti attestant qu’il n’y avait aucun rapport entre les deux (2) à ce qu’il sache,  parce que dit-t-il, Yahya Jammeh lui-même ne faisait pas confiance à Lane Tombong.

 

« Nous étions là avec Lane Tombong et il n’y avait nulle part où Lane Tombong avait un téléphone pour communiquer d’ailleurs pour entrer en contact avec le capitaine Badio, il se rendait toujours dans son bureau », raconta le sieur Alagie Gaye.

Dans son interrogatoire, Alagie Gaye explique la suite des événements après l’entrée en jeu des putschistes au sein du palais présidentiel dirigé par l’officier, Yahya Jammeh.

 

« Quand les deux (2) groupes sont entrés à la State House, je suis parti au niveau du garage des véhicules de Jawara et j’y suis resté pour veiller à leurs mouvements. C’est justement après que Paul Bodian est venu me dire que les putschistes étaient à mes trousses pour que je leur dise où se trouvait le président Jawara d’autant que je l’avais amené au port. Aussitôt, j’ai regagné la garde et j’ai réussi à échapper pour aller me cacher chez l’officier Mamadou Lamine Diagne pendant 2 jours pour ne pas révéler aux putschistes le lieu où se trouvait Jawara. 

 

Je voulais aucunement avoir de contact avec eux. Personne ne pouvait dire où se trouvait Jawara mis à part moi. Après le Putsch, Lane Tombong a été détaché à la police. Yahya Jammeh lui en voulait pour n’avoir pas consenti à lui ouvrir la porte de la State House. C’est ce qui s’est réellement passé ce jour », a témoigné Alagie Gaye devant la commission vérité, réconciliation et réparration (Trrc).

Jeudi 10 Décembre 2020
Dakaractu




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