Pluralisme linguistique, souveraineté épistémologique et citoyenneté : Le fort plaidoyer du Pr Souleymane Bachir Diagne pour l’école sénégalaise


Souleymane Bachir Diagne, professeur à l’Université Columbia de New York, où il dirige l’Institut d’études africaines, a livré ce lundi une intervention remarquée devant la Commission/Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement, en présence du ministre de l’Éducation nationale, Moustapha Guirassy, et de Djim Dramé, délégué général aux Affaires religieuses à la Présidence de la République. Devant ses confrères et consœurs, par ailleurs, hauts référents réunis pour penser la refondation du système éducatif sénégalais, il a articulé sa réflexion autour de trois axes que sont : l’obsession du système et des sciences, le pluralisme sous toutes ses formes et la construction d’une citoyenneté à plusieurs échelles.
L’obsession du système : sauver les filières scientifiques
Le Pr Souleymane Bachir Diagne a d’abord tiré la sonnette d’alarme sur le recul des filières scientifiques. Il a rappelé qu’à une époque, le pays comptait de nombreux lycées offrant des terminales C, une filière aujourd’hui en voie de disparition. Le philosophe a également interrogé la fiabilité des statistiques de réussite au baccalauréat : selon lui, un taux de réussite de 25 % au premier groupe ne reflète pas le véritable niveau des candidats aptes à poursuivre des études supérieures, ce niveau se situant plutôt autour de 5 %. Il a, parallèlement, dénoncé un détournement de la fonction initiale du second groupe, conçu à l’origine pour rattraper de bons candidats ayant eu un passage à vide, mais devenu un simple réservoir de recrutement de bacheliers.
Pour lui, cette réalité impose une priorité absolue : rééquilibrer le système en faveur des sciences et des techniques, toute autre initiative devant être subordonnée à cet objectif.
Le pluralisme, une valeur en péril
Deuxième pilier de son intervention : le pluralisme, qu’il considère comme une valeur éducative autant que morale. Il a insisté sur la nécessité d’ancrer le respect de la différence dans le système éducatif, alertant sur une tendance mondiale inquiétante où la différence est de plus en plus perçue comme une hostilité. Il a convoqué la parole coranique affirmant que le pluralisme et la différence sont voulus par Dieu, pour appeler à un renversement de cette tendance.
Ce pluralisme, a-t-il poursuivi, doit aussi se décliner au féminin : l’orientation des filles vers les filières scientifiques constitue un enjeu majeur, dans un monde où la féminisation des sociétés progresse malgré les obstacles à la scolarisation des filles. Il a illustré ce propos par une anecdote personnelle, évoquant le centenaire de son ancien lycée, où il s’est particulièrement inquiété de l’état des toilettes jugé indigne, en rappelant que le confort corporel des élèves conditionne leur capacité d’apprentissage, un sujet qu’il a qualifié de « terre-à-terre » mais essentiel.
Le pluralisme linguistique, entre richesse et politique à construire
L’intervention de Souleymane Bachir Diagne a consisté à développer une réflexion sur les langues, rejetant toute « essentialisation » du wolof ou de toute autre langue nationale comme seul vecteur d’authenticité. Il a défendu l’idée que la maîtrise de plusieurs langues est constitutive du savoir lui-même, chaque langue offrant un point de comparaison qui permet de mieux comprendre la sienne propre.
Convoquant l’exemple prophétique de la quête du savoir « jusqu’en Chine », il a plaidé pour un islam ouvert à tous les savoirs humains, sans repli identitaire. Le Professeur a appelé à une politique linguistique structurée, précisant à quel moment de la scolarité les disciplines doivent basculer des langues nationales vers le français, l’anglais ou d’autres langues, tout en valorisant les langues nationales comme langues de science et de création sans pour autant renier le statut de langues africaines qu’ont acquis le français, l’anglais, le portugais ou l’espagnol.
Une citoyenneté à trois étages
Le troisième et dernier axe de son intervention portait sur la citoyenneté. Il a insisté sur l’impératif d’une citoyenneté sénégalaise unique, capable d’intégrer la diversité des identités sans les dissoudre dans un « magma uniforme ». Cette citoyenneté nationale doit ensuite s’inscrire dans une citoyenneté panafricaine, rappelant que l’hymne national, dont les Sénégalais ne connaissent souvent que le premier couplet, contient dans ses strophes tissées par Senghor une véritable obligation d’unité africaine.
Enfin, il a défendu la nécessité d’une citoyenneté mondiale, réhabilitant le terme de « cosmopolitisme », aujourd’hui suspecté dans un climat anti-intellectualiste hostile aux élites dites cosmopolites. Pour lui, la conscience que l’humanité partage une seule terre, menacée par ses propres excès, doit faire partie intégrante de l’éducation des enfants.
Selon le Pr Souleymane Bachir Diagne, sa proposition peut être résumée comme une articulation de trois citoyennetés : celle sénégalaise, africaine et mondiale. Elle consiste à enseigner de façon imbriquée, de l’école primaire jusqu’à la fin du cursus scolaire.
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Cheikh S. FALL
 
Lundi 27 Juillet 2026
Cheikh S. FALL