Pierre-Marie Girard, directeur des questions internationales à l'Institut Pasteur : « La catastrophe redoutée n’a pas eu lieu, mais il serait inconscient de considérer que l’Afrique a définitivement vaincu l’épidémie »

Le professeur Pierre-Marie Girard, s’est prêté aux questions du journal français Libération. Selon le directeur des questions internationales à l'Institut Pasteur, l'Afrique n'a toujours pas atteint le pic de la deuxième vague. Les recherches sont toujours en cours pour comprendre le profil spécifique de l'épidémie sur le continent.


Peut-on parler d’une deuxième vague épidémique en Afrique ?

 

La situation est contrastée, voire éclatée. Certains pays n’ont pas encore franchi la première vague, comme le Maroc ou l’Algérie, où nous n’avions pas assisté à un creux épidémique mais à la continuation d’une même vague initiale. La Tunisie, qui avait remarquablement contenu la première vague au printemps, a vu une flambée épidémique suite à l’ouverture des frontières au tourisme estival et au séjour de la diaspora européenne.

 

Dans la plupart des autres pays, rappelons d’abord la singularité de la première vague africaine qui a commencé quelques mois après celle de l’Europe. Elle fut nettement moindre que dans la plupart des autres régions du monde. Puis elle s’est tassée en Afrique de l’Ouest et du Sud. Aujourd’hui, des pays subissent une deuxième vague, qui s’est installée progressivement – certains parlent de «frémissements» –, alors que d’autres, y compris dans les mêmes régions, semblent maintenir le contrôle. Au point de mettre en berne toute mesure préventive, notamment en Afrique occidentale et centrale.

 

Il est clair que le pic de cette deuxième vague n’est atteint nulle part et aucun pays n’est à l’abri d’une poussée épidémique. Enfin, n’oublions pas que près de 2 millions de personnes ont été infectées, avec 40 000 à 50 000 morts. Aujourd’hui encore, nous restons heureusement loin d’un scénario catastrophique. Mais il serait inconscient de considérer que l’Afrique a définitivement vaincu l’épidémie.

 

Pourquoi cette deuxième vague reste-t-elle moins importante ? Et d’abord, peut-on faire confiance aux chiffres publics ?

 

Rappelons que les chiffres sont nécessairement sous-évalués. Ils sont tous établis sur des résultats de tests biologiques positifs alors même que l’activité de test, réelle dans tous les pays du continent africain, n’a pas l’ampleur de celle des pays à haut niveau économique. Même si imparfaite dans certaines régions, la surveillance épidémiologique est devenue une réalité grâce aux efforts considérables des Etats, particulièrement sensibilisés par les crises épidémiques des vingt dernières années, et grâce à l’appui financier et à la solidarité internationaux.

 

Parfois, on oublie de le noter mais l’Afrique s’est médicalisée ; elle a organisé des dispositifs de surveillance réelle à l’échelle de certaines métropoles, des pays, et dans une dynamique régionale. Des centres de référence fonctionnent, les données sont bien centralisées et partagées. Des infrastructures performantes pour les activités de prélèvement et de biologie moléculaire sont de plus en plus accessibles. Des financements importants ont été mobilisés rapidement par les pays nantis et les organismes internationaux, ce qui n’a pas souvent été le cas dans l’histoire. Il y a donc eu une vraie mobilisation. Et les pays africains ont pu bénéficier de l’expérience des autres continents du fait du décalage temporel. Au tout début de l’épidémie de Covid, seuls deux des 56 pays d’Afrique continentale et Madagascar avaient une capacité de dépistage par des tests moléculaires. Trois mois plus tard, tous les pays ont mis en place au moins un site diagnostic de référence.

 

Comment comprendre l’hétérogénéité des profils épidémiques de cette deuxième vague ?

 

Prenons les différentes explications avancées. D’abord, est-ce que le virus est le même ? Oui, on le sait, c’est grosso modo le même, et c’est une très bonne nouvelle, car des mutations associées à un pouvoir pathogène ou de transmission accrue auraient pu émerger. Que s’est-il passé alors ? Il ne faut pas oublier qu’un certain nombre de pays ont rapidement refermé leurs frontières, bloquant ainsi l’entrée du virus, avec des dépistages à l’aéroport, peut-être imparfaits mais pas inefficaces. Ces mesures ont évité une explosion brutale dans certaines zones.

 

Ensuite, la pyramide des âges en Afrique. Caractérisée par une population jeune prédominante, au sein de laquelle l’expression clinique de l’infection par Sars-CoV-2 est rarement symptomatique et donc difficilement repérable, elle explique la sévérité bien moindre de l’épidémie. D’autres facteurs liés aux modes de vie et à l’environnement interviennent sûrement dans la dynamique et l’ampleur des épidémies d’infection respiratoire. En Afrique, on vit plus dehors. En dehors des grandes villes, les populations sont beaucoup plus dispersées que dans nos zones tempérées. Enfin, la restriction de la circulation prescrite par de nombreux gouvernements dès l’apparition des premiers cas a probablement contenu les premiers foyers.

Jeudi 17 Décembre 2020
Dakaractu




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