Partie de dominos au Sahara : L’épisode malien


Une junte militaire, dénommée « Comité National pour le Redressement de la Démocratie et la Restauration de l’Etat » (CNRDR), sous la conduite du capitaine Amadou Haya Sanogo, a pris le pouvoir à Bamako, le jeudi 22 mars dernier, au petit matin. Tout est allé très vite, en ce changement anticonstitutionnel de régime. A peine quelques heures. Mais les enjeux sont beaucoup plus vastes…
Les événements ont débuté par une mutinerie en la ville-garnison de Kati, située à une quinzaine de kilomètres de Bamako. A travers ce mouvement d’humeur, quelques officiers subalternes et des hommes de rang entendaient protester contre l’absence de moyens de l’Armée nationale, engagée dans une nouvelle guerre contre l’irrédentisme touareg, au nord du pays. Celui-là s’est constitué en Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), animé par d’ex-membres de l’armée du colonel Mouammar El Kadhafi, rentrés de Libye fortement armés et alliés à des déserteurs touaregs de l’armée nationale malienne.
Les nouveaux maîtres de Bamako ont pris d’assaut, presque à la hussarde, l’Office de la Radio-Télévision du Mali (ORTM) et le Palais de Kouliba, siège de la Présidence, a l’issue de brefs combats.
Ils ont annoncé, en suivant, la dissolution des institutions et la fermeture des frontières terrestres et aériennes, tout en promettant une transition rapide au terme de laquelle le pouvoir sera rendu aux civils. Le président renversé, Amadou Toumani Touré (ATT) « saint et sauf » se trouve en lieu sûr, selon plusieurs sources concordantes, proches d’une poignée de militaires loyalistes et, même, de la junte au pouvoir. En fait, le chef déchu de l’Etat serait retranché dans un camp parachutiste, situé dans le quartier de Djikoroni, sur la route menant à la Guinée. Il s’agit d’une unité d’élite dont l’histoire, au cours des trente dernières années, se confond avec la carrière du président Touré qui en assurait le commandement, jusqu’au coup d’Etat du 26 mars 1991, épilogue d’une sanglante révolte populaire, renversant l’ex dictateur Moussa Traoré.

Arrestations et pillages : ambiance de chaos
Bilan de l’opération du jeudi dernier : trois morts, une cinquantaine de blessés, des arrestations au sein du gouvernement et de la haute hiérarchie militaire. Mais les choses ont tourné au vinaigre, depuis, comme si la junte putschiste éprouvait d’énormes difficultés à contrôler ses troupes. Citant un conseiller du président renversé, le quotidien « Le Monde » rapporte que « les mutins sont passés au pillage. Ils ne semblent plus être maîtrisables et arrêtent tout le monde ». Le même ex-haut-responsable estimant, au passage, qu’il est déjà trop tard, pour envisager un possible renversement de la situation par des loyalistes, et « que le seul espoir réside dans les pressions internationales ».

Concert de condamnations et junte isolée.
Le coup de force de Bamako a suscité un chapelet de condamnations et, corrélativement, l’isolement le plus total de la junte, en dépit de quelques inévitables messages de soutiens, émanant de partis politiques et organisations à la représentativité peu fiable. Au plan interne, aucun grand parti politique malien ni l’essentiel de la société civile n’ont répondu à l’appel des nouveaux maîtres des rives du Djoliba. Au plan international, l’Union Africaine (UA) et la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont vivement condamné le changement anticonstitutionnel, exigé le rétablissement du président Touré et annoncé l’envoi d’une mission conjointe à Bamako, à partir de ce mardi, ainsi que la tenue d’un sommet de l’organisation ouest africaine à Abidjan.
Concert de condamnations partagé par les pays voisins : Côte d’Ivoire, Niger, Sénégal… C’est « avec force » que le gouvernement mauritanien rejette, quant à lui, à travers un communiqué publié par le ministère des Affaires étrangères, le vendredi 23 mars, « le coup d’Etat et appelle au respect des dispositions de la charte de l’Union Africaine (UA) ». Le gouvernement se dit, en outre, « vivement préoccupé par les récents événements survenus au Mali, qui ne peuvent qu’aggraver la situation que vit ce peuple-frère ». La Mauritanie rappelle son attachement « à la sauvegarde des institutions et à la préservation de l’expérience démocratique malienne », en appelant « la classe politique et l’ensemble des forces vives de la nation malienne à unir leurs efforts, pour surmonter cette épreuve et œuvrer, ensemble, à la restauration de l’ordre constitutionnel ».

Victime de son option pour la paix.
Dans cette affaire qui constitue, pour la démocratie, un inquiétant recul de plus de vingt ans, le président renversé du Mali apparaît, clairement, comme la victime collatérale d’une conjonction de facteurs : le conflit libyen, tout d’abord, à l’origine d’une propagation d’armes de tous calibres, dans l’espace saharo-sahélien, et le retour, au Mali, de combattants lourdement armés ; ensuite, le déclenchement de la rébellion au Nord le 17 janvier dernier ; mais, aussi, l’option de la « paix à tout prix », défendue par ATT lui-même et matérialisée, sur le terrain, par la situation d’une armée sans réels moyens, qui a pris la fâcheuse tendance de justifier toutes ses défaites, par l’euphémisme des « replis tactiques ».
Un dossier touareg greffé à une réalité sécuritaire déjà délétère, marquée par le terrorisme à visage islamiste et diverses formes du crime transfrontalier. Une donne globalement mal gérée, par le président ATT, qui poussa la passivité jusqu’à accepter qu’une armée étrangère vienne traquer des groupuscules terroristes sur le territoire malien. Un épisode qui devait, forcément, avoir des effets, au pays des fiers descendants de Soundajata Keita. Une inaction qui a fini par agacer certains alliés stratégiques, notamment la France.
Au plan politique, le putsch du jeudi 22 mars est intervenu dans un contexte incertain, avant l’élection présidentielle du 29 avril 2012. Un scrutin dont le président Touré devait être absent, puisqu’il aurait accompli, alors, les deux mandats successifs autorisés par la Constitution. Certes il était questions de « réformes » constitutionnelles mais la plupart des analystes politiques ne cachaient pas leur incompréhension d’un tel projet, de la part d’un pouvoir en partance. La convenance politique et, plus encore, les modalités pratiques demandent, en effet, de temps, légal et matériel, pour la mise en œuvre de telles réformes.

Danger de déflagration
En dépit de la dénonciation du « laxisme » dans la conduite de la guerre au Nord, la junte, qui vient de prendre le pouvoir au Mali, n’y est pas passée à l’offensive. Elle a même avancé une offre pour une paix rapide. Laquelle a été accueillie avec prudence, par la rébellion, arguant du déficit de légitimité de son auteur. En fait, le MNLA est décidé à poursuivre la guerre, pour détacher l’Azawad du territoire malien, avec l’option de ne pas descendre plus au Sud. Tout se passe comme si l’indépendance du Sud-Soudan, en juillet 2011, qui a fait voler en éclats le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, redonnait l’espoir de l’indépendance, à plusieurs rébellions armées en Afrique. Risque d’une balkanisation accentuée du continent, avec la fondation d’une série d’Etats-croupions ? Probable ailleurs, la problématique, dans la zone saharo-sahélienne de l’Afrique de l’Ouest, évoque, plutôt, l’apparition d’une entité touarègue puissante, attachée à conquérir, sur au moins cinq pays - Algérie, Burkina Faso, Lybie, Mali et Niger – l’essentiel de son antique territoire. Jamais le risque d’une déflagration sous-régionale n’a été aussi grand car, sous les luttes d’intérêts locaux s’agitent les grandes manœuvres du capital international, pour le contrôle des richesses du sous-sol de la zone : La déstabilisation de la Libye n’était que le prélude de l’énorme partie de dominos en cours…
Amadou Seck (Le Calame No 826 du mardi 27 juin 2012)
Mardi 27 Mars 2012
Amadou Seck