POUR UNE BANQUE NATIONALE AVEC MOINS D’ÉTAT (Par Cheikh Ahmed Tidiane Sy)


 Je remets au goût du jour un article que j’avais écrit en 2012 sur le financement de la PME et du secteur agricole. Les idées jadis avancées sont toujours actuelles. Le récent plaidoyer du Président Macky Sall pour la création d’une Banque Nationale nous conforte dans ce choix stratégique qui doit être porté par l’Etat avec l’implication du Secteur privé national.
 
Le secteur agricole et la PME constituent les parents pauvres du financement bancaire au Sénégal. Toutes les politiques de financement de la PME initiées par l’Etat se sont relativement soldées par des échecs liés à des facteurs endogènes et exogènes. Le faible niveau de structuration de la PME, l’inadéquation de notre environnement des affaires et l’inadaptation des instruments de financement mis à sa disposition des agents économiques sont souvent évoqués pour expliquer la difficulté d’accès au crédit de la PME. Parallèlement, l’agriculture n’a pas toujours eu les résultats escomptés dans la mise en œuvre des politiques de développement initiées par l’Etat. Ce secteur n’a jamais été capable de d’assurer une croissance soutenue de l’économie nationale en raison de l’insuffisance des moyens financiers et organisationnels mis à sa disposition.
Ce n’est pas faute de moyens que l’Etat n’a pas réussi sa politique de création de richesses à travers la promotion de la PME et du secteur agricole mais plutôt un défaut dans le cadrage institutionnel apte à appuyer ces deux leviers.
 
Le Sénégal dispose d’un arsenal institutionnel assez étoffé composé de divers intervenants dans l’encadrement de la PME. On peut noter sans être exhaustif, la Direction de la PME, l’ADEPME, le Bureau de Mise à Niveau, des Fondations du Secteur Privé, les chambres consulaires, etc. Il est temps de mutualiser les efforts de l’Etat dans l’accompagnement des PME et de revoir les schémas de structuration du secteur informel. En effet, structurer la PME sénégalaise selon le modèle basé sur la fiabilité des informations financières fournies, la qualité du management calqué sur le modèle conventionnel, ne me semble pas opérationnel dans le contexte sénégalais.
 
Nous savons tous que les informations financières fournies par les entreprises même dites formelles sont souvent taillées sur mesure avec toutes les stratégies d’optimisation fiscale, les facturations intragroupes (pour les multinationales), le maquillage des bilans en fin d’exercice et diverses autres stratégies utilisées par les entreprises formelles pour se présenter sous leurs meilleurs atours face à l’administration fiscale ou pour rassurer leurs partenaires financiers.
 
L’innovation sera d’une part d’articuler l’action des différents intervenants dans la promotion des PME et d’autre part de redéfinir les critères d’appréciation et de couverture du risque des entreprises informelles encadrées institutionnellement par la Banque Centrale et les institutions de promotion de la PME.
 
Pour une action efficiente des différents intervenants, il est important de recadrer les fonctions des uns et des autres et d’articuler leurs interventions.  A ce titre, la création d’une Banque à capitaux nationaux est un moyen de fédérer les efforts des différents intervenants en vue d’orienter leurs actions vers la promotion de la PME, le développement du secteur agricole, le financement de l’habitat, etc.
 
Pour faire une banque nationale viable et répondant aux besoins spécifiques de l’économie nationale, il est important de regrouper trois facteurs :
Des ressources adaptées au financement des investissements : il s’agit de ressources longues et peu coûteuses pour permettre aux entreprises de bénéficier de taux d’intérêt assez bas et conforme au niveau de rentabilité de leurs activités.
Des mécanismes d’octroi de crédits huilés basés sur une bonne identification des acteurs économiques et des chaines de valeurs locales
Une politique de banque de proximité axée sur la digitalisation pour une démocratisation de la banque et une meilleure efficacité du recouvrement des crédits
En effet, face à une rude concurrence des banques commerciales dans la collecte de ressources, l’Etat doit promouvoir la politique de la préférence nationale. Il doit à cet effet, orienter ses ressources internes (collectées par les structures publiques et les institutions mutualistes telles que l’IPRES, la Caisse de sécurité sociale, la Caisse de dépôt et de Consignation…) et les ressources externes issues de la coopération bilatérale et multilatérale, les Fonds de garantie vers la Banque Nationale.  Cela permettra à la Banque Nationale de disposer de ressources à moindre coût.
 
Cette Banque nationale sera portée d’abord par une des banques à forte participation publique (LBA ou BNDE) et devra aboutir à la fusion de toutes les institutions financières initiées par l’Etat (BNDE, LBA, BHS, DER, ANPEJ, etc). L’Etat du Sénégal devra se désengager de toutes les autres banques commerciales qui ne voudraient pas s’engager vers ce schéma de fusion-acquisition.
 
Le secteur privé national y sera invité grâce à une ouverture progressive du capital par appel à l’épargne publique nationale. Ceci permettra à la Banque Nationale de disposer d’une bonne structure financière avec un niveau de fonds propres confortable lui permettant de mieux mitiger son risque.
 
Cette ouverture du capital sera accompagnée par l’entrée en bourse de la Banque pour une meilleure transparence dans sa gestion et réduire l’influence des décisions politiques de l’Etat dans son fonctionnement.
 
Ainsi, le développement de la PME et de l’agriculture ne peut se faire sans l’apport d’un secteur bancaire nationaliste prenant en compte les véritables enjeux de développement du pays. La banque issue du recadrage institutionnel devra prendre en compte les contraintes de la PME et du secteur agricole, en termes de manque de structuration et d’organisation et non pas exiger une adaptation du secteur informel ou des acteurs agricoles au secteur bancaire. Pour ce faire, elle devra développer des canevas adaptés en matière de procédures d’octroi de crédits et de suivi des engagements. A cet titre, les conditions d’éligibilité au crédit quoiqu’universelles, doivent être réadaptées pour poser les bases de l’émergence d’une banque de rupture au service du plus grand nombre.
Cheikh Ahmed Tidiane SY
Ingénieur Agro-économiste - Ex Banquier
Lundi 25 Janvier 2021
Dakar actu



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