Mariages, baptêmes et funérailles mobilisent en quelques jours des sommes qu’aucun autre motif ne permet de réunir. Des couples entament leur vie commune avec une dette contractée pour un seul après-midi, et le chiffre national de ces dépenses n’a jamais été publié.
Une loi sénégalaise toujours en vigueur plafonne la dot à 3 000 francs. Elle date du 24 février 1967, porte le numéro 67-04 et tend à réprimer les dépenses excessives à l’occasion des cérémonies familiales. Personne ne l’applique, et personne ne l’a abrogée.
Le texte fixe les frais de réjouissance d’un mariage à 15 000 francs, le baptême à 10 000 francs hors valeur de l’animal immolé, la circoncision à 5 000 francs par famille. Il limite le nombre de bêtes sacrifiées, arrête les rassemblements à 11 heures le matin et 20 heures l’après-midi, prévoit des amendes allant jusqu’à 500 000 francs, et confie le contrôle aux chefs de circonscription, aux chefs de village et aux délégués de quartier. Autrement dit à des gens invités aux cérémonies, et qui y reçoivent eux-mêmes des prestations. Aucun de ces montants n’a été indexé depuis soixante ans. L’échec est même antérieur au texte : en 1905, des notables de Kaolack avaient déjà tenté d’imposer un barème aux prestations de mariage.
La bâche, les chaises, la sono et les marmites ne forment pas le gros du budget d’une cérémonie. L’essentiel part dans les teraanga, ces remises d’argent et de tissus annoncées par les griots, qui honorent d’abord les alliés : la mère et les sœurs du mari, le mari, sa parenté. S’y ajoute le ndawtal, dont chaque montant reçu s’inscrit dans un cahier et se rend doublé à la cérémonie suivante. Un interlocuteur de l’anthropologue Ismaël Moya, qui enquête en banlieue dakaroise depuis une vingtaine d’années, résume la distinction entre la teraanga dont le pays s’enorgueillit, l’hospitalité, et les teraanga qui absorbent l’argent.
Les ordres de grandeur sont documentés. Les sommes engagées dépassent régulièrement plusieurs années de revenus d’un ménage, et une organisatrice peut réunir en trois jours l’équivalent de deux années de revenus de son foyer, en faisant converger tontines, caisses de solidarité, parents du village et proches installés à l’étranger. Le lendemain, elle doit de l’argent à presque tous ceux qui viennent de lui en donner.
Moya raconte l’histoire d’une femme qui, lorsqu’elle entendit sa griotte prononcer son nom, sa lignée et son rang devant l’assemblée, lui donna tout ce qu’elle possédait, puis emprunta de l’argent à ses amies qui étaient assises à côté d’elle. Dans les mots qu’elle lui a confiés, son corps « a pris la fuite ». Elle le regrettait encore des années après.
La note tombe au moment de la vie où l’argent manque le plus ailleurs. Se marier implique de réunir la dot, les tenues, la location, le traiteur, le photographe, les prestations dues aux deux familles, à l’âge exact où il faudrait payer une caution, meubler un logement, acheter un outil de travail ou mettre de côté une première épargne. Beaucoup empruntent, à un parent, à un employeur, à une tontine ou à une institution de microfinance, et entrent en ménage avec un remboursement en cours.
L’assemblée qui a mangé, bu et dansé se disperse le soir même. Les semaines suivantes, le couple règle seul le loyer, les traites et les rappels des prêteurs, sans que le réseau mobilisé pour la fête se reforme. Restent l’album, les vidéos de la journée et les yeux pour pleurer.
La dépense n’achète pas davantage la solidité du ménage. La chercheuse sénégalaise Fatou Binetou Dial, dans son travail sur les itinéraires féminins à Dakar publié en 2008, relevait qu’un mariage sur trois s’y défaisait alors avant cinq ans. Le montant exigé écarte par ailleurs une partie de ceux qui voudraient se marier et n’en ont pas les moyens.
Le ndawtal complique la sortie. Le concept est simple : l’organisateur reçoit une avance, puis on double la somme lorsque son tour arrive. L’obligation de rendre transforme cette avance en échéancier. Une femme engagée doit continuer à se déplacer et à donner, même quand elle n’a rien, et les cahiers gardent la trace de ce qu’elle doit à chacune. S’arrêter suppose de rompre des dizaines de relations en même temps.
Ce que la fête consomme, autre chose ne l’aura pas. En 2018, les économistes John Bennett et Stephanie Levy ont croisé une enquête sénégalaise sur les entreprises informelles avec des données de ménages. Ils y mesurent l’exposition aux dépenses de naissances, de mariages et de funérailles, et trouvent une relation négative significative avec la décision d’investir comme avec le montant investi. Il s’agit d’une association statistique, non d’une causalité démontrée. Leur constat de départ, lui, ne surprendra personne qui a tenu une boutique : dans une activité informelle, rien ne sépare la caisse du commerce du budget de la maison.
L’autre face du problème tient dans un chiffre de l’ANSD : 62 % des ménages sénégalais déclarent avoir subi au moins un choc au cours des trois dernières années, maladie, accident ou perte d’activité. Le réseau qui réunit des centaines de milliers de francs en trois jours pour un baptême ne se déclenche pas pour ces événements. On se tourne alors vers le microcrédit, et vers ses taux, pour des montants bien inférieurs.
Combien tout cela pèse au total, personne ne le sait. L’Enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages mesure pourtant la consommation poste par poste, y compris les dépenses de fêtes et de cérémonies, auprès de 7 120 ménages, et ses données sont accessibles au public. Le calcul reste à faire.
Le gaspillage cérémoniel est condamné par tout le monde, y compris par ceux qui le pratiquent, et les autorités religieuses le dénoncent régulièrement. La critique se formule le plus souvent au nom de l’islam : l’ostentation et la démesure financière sont rangées parmi les excès, contraires à la retenue attendue du croyant, et l’imitation des voisins s’oppose à celle du Prophète. Le constat est unanime depuis un siècle, et sans effet.
La raison en est mécanique. Une famille qui réduit seule son budget envoie un signal : elle manque d’argent, ou elle méprise sa belle-famille. Personne ne veut de ce signal, et chacun reconduit donc ce qu’il désapprouve.
Dans les communes de Fissel, Ndiaganiao, Ndondol et Ngoye, des villages ont signé des conventions locales fixant collectivement des plafonds pour les mariages, les baptêmes et les funérailles. Le RECODEF, réseau associatif qui anime la démarche, indique qu’en juin 2014, vingt-six conventions réunissant plus de 1 200 signataires avaient été appliquées à 637 cérémonies, et que le coût d’un mariage y était descendu de 760 000 à 250 000 francs, les familles réorientant ensuite leurs dépenses vers les intrants agricoles, l’habitat, la santé et l’école. Ces données proviennent de l’organisation elle-même et n’ont pas été évaluées de façon indépendante. Elles indiquent tout de même une direction : quand tout un village s’engage sur le même plafond, le signal disparaît et la retenue cesse de coûter.
La voie légale n’a rien produit en soixante ans. L’échelon qui reste est celui du quartier, du village, du groupement de femmes, du comité de mosquée ou de paroisse. Et le plafond, s’il bouge, sera fixé par celles qui tiennent les cahiers. Ces cérémonies sont organisées par des femmes, à qui le reproche de gaspillage est adressé en premier, dans des termes qu’aucun autre poste de dépense ne suscite dans le débat public. Ce sont pourtant elles qui, le reste de l’année, participent à payer les inscriptions scolaires, les ordonnances et les stocks des petits commerces. Une réforme discutée sans elles retrouvera le sort de la loi de 1967.
Paul Sédar Ndiaye (Ecrivain, Enseignant-Chercheur)
Une loi sénégalaise toujours en vigueur plafonne la dot à 3 000 francs. Elle date du 24 février 1967, porte le numéro 67-04 et tend à réprimer les dépenses excessives à l’occasion des cérémonies familiales. Personne ne l’applique, et personne ne l’a abrogée.
Le texte fixe les frais de réjouissance d’un mariage à 15 000 francs, le baptême à 10 000 francs hors valeur de l’animal immolé, la circoncision à 5 000 francs par famille. Il limite le nombre de bêtes sacrifiées, arrête les rassemblements à 11 heures le matin et 20 heures l’après-midi, prévoit des amendes allant jusqu’à 500 000 francs, et confie le contrôle aux chefs de circonscription, aux chefs de village et aux délégués de quartier. Autrement dit à des gens invités aux cérémonies, et qui y reçoivent eux-mêmes des prestations. Aucun de ces montants n’a été indexé depuis soixante ans. L’échec est même antérieur au texte : en 1905, des notables de Kaolack avaient déjà tenté d’imposer un barème aux prestations de mariage.
La bâche, les chaises, la sono et les marmites ne forment pas le gros du budget d’une cérémonie. L’essentiel part dans les teraanga, ces remises d’argent et de tissus annoncées par les griots, qui honorent d’abord les alliés : la mère et les sœurs du mari, le mari, sa parenté. S’y ajoute le ndawtal, dont chaque montant reçu s’inscrit dans un cahier et se rend doublé à la cérémonie suivante. Un interlocuteur de l’anthropologue Ismaël Moya, qui enquête en banlieue dakaroise depuis une vingtaine d’années, résume la distinction entre la teraanga dont le pays s’enorgueillit, l’hospitalité, et les teraanga qui absorbent l’argent.
Les ordres de grandeur sont documentés. Les sommes engagées dépassent régulièrement plusieurs années de revenus d’un ménage, et une organisatrice peut réunir en trois jours l’équivalent de deux années de revenus de son foyer, en faisant converger tontines, caisses de solidarité, parents du village et proches installés à l’étranger. Le lendemain, elle doit de l’argent à presque tous ceux qui viennent de lui en donner.
Moya raconte l’histoire d’une femme qui, lorsqu’elle entendit sa griotte prononcer son nom, sa lignée et son rang devant l’assemblée, lui donna tout ce qu’elle possédait, puis emprunta de l’argent à ses amies qui étaient assises à côté d’elle. Dans les mots qu’elle lui a confiés, son corps « a pris la fuite ». Elle le regrettait encore des années après.
La note tombe au moment de la vie où l’argent manque le plus ailleurs. Se marier implique de réunir la dot, les tenues, la location, le traiteur, le photographe, les prestations dues aux deux familles, à l’âge exact où il faudrait payer une caution, meubler un logement, acheter un outil de travail ou mettre de côté une première épargne. Beaucoup empruntent, à un parent, à un employeur, à une tontine ou à une institution de microfinance, et entrent en ménage avec un remboursement en cours.
L’assemblée qui a mangé, bu et dansé se disperse le soir même. Les semaines suivantes, le couple règle seul le loyer, les traites et les rappels des prêteurs, sans que le réseau mobilisé pour la fête se reforme. Restent l’album, les vidéos de la journée et les yeux pour pleurer.
La dépense n’achète pas davantage la solidité du ménage. La chercheuse sénégalaise Fatou Binetou Dial, dans son travail sur les itinéraires féminins à Dakar publié en 2008, relevait qu’un mariage sur trois s’y défaisait alors avant cinq ans. Le montant exigé écarte par ailleurs une partie de ceux qui voudraient se marier et n’en ont pas les moyens.
Le ndawtal complique la sortie. Le concept est simple : l’organisateur reçoit une avance, puis on double la somme lorsque son tour arrive. L’obligation de rendre transforme cette avance en échéancier. Une femme engagée doit continuer à se déplacer et à donner, même quand elle n’a rien, et les cahiers gardent la trace de ce qu’elle doit à chacune. S’arrêter suppose de rompre des dizaines de relations en même temps.
Ce que la fête consomme, autre chose ne l’aura pas. En 2018, les économistes John Bennett et Stephanie Levy ont croisé une enquête sénégalaise sur les entreprises informelles avec des données de ménages. Ils y mesurent l’exposition aux dépenses de naissances, de mariages et de funérailles, et trouvent une relation négative significative avec la décision d’investir comme avec le montant investi. Il s’agit d’une association statistique, non d’une causalité démontrée. Leur constat de départ, lui, ne surprendra personne qui a tenu une boutique : dans une activité informelle, rien ne sépare la caisse du commerce du budget de la maison.
L’autre face du problème tient dans un chiffre de l’ANSD : 62 % des ménages sénégalais déclarent avoir subi au moins un choc au cours des trois dernières années, maladie, accident ou perte d’activité. Le réseau qui réunit des centaines de milliers de francs en trois jours pour un baptême ne se déclenche pas pour ces événements. On se tourne alors vers le microcrédit, et vers ses taux, pour des montants bien inférieurs.
Combien tout cela pèse au total, personne ne le sait. L’Enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages mesure pourtant la consommation poste par poste, y compris les dépenses de fêtes et de cérémonies, auprès de 7 120 ménages, et ses données sont accessibles au public. Le calcul reste à faire.
Le gaspillage cérémoniel est condamné par tout le monde, y compris par ceux qui le pratiquent, et les autorités religieuses le dénoncent régulièrement. La critique se formule le plus souvent au nom de l’islam : l’ostentation et la démesure financière sont rangées parmi les excès, contraires à la retenue attendue du croyant, et l’imitation des voisins s’oppose à celle du Prophète. Le constat est unanime depuis un siècle, et sans effet.
La raison en est mécanique. Une famille qui réduit seule son budget envoie un signal : elle manque d’argent, ou elle méprise sa belle-famille. Personne ne veut de ce signal, et chacun reconduit donc ce qu’il désapprouve.
Dans les communes de Fissel, Ndiaganiao, Ndondol et Ngoye, des villages ont signé des conventions locales fixant collectivement des plafonds pour les mariages, les baptêmes et les funérailles. Le RECODEF, réseau associatif qui anime la démarche, indique qu’en juin 2014, vingt-six conventions réunissant plus de 1 200 signataires avaient été appliquées à 637 cérémonies, et que le coût d’un mariage y était descendu de 760 000 à 250 000 francs, les familles réorientant ensuite leurs dépenses vers les intrants agricoles, l’habitat, la santé et l’école. Ces données proviennent de l’organisation elle-même et n’ont pas été évaluées de façon indépendante. Elles indiquent tout de même une direction : quand tout un village s’engage sur le même plafond, le signal disparaît et la retenue cesse de coûter.
La voie légale n’a rien produit en soixante ans. L’échelon qui reste est celui du quartier, du village, du groupement de femmes, du comité de mosquée ou de paroisse. Et le plafond, s’il bouge, sera fixé par celles qui tiennent les cahiers. Ces cérémonies sont organisées par des femmes, à qui le reproche de gaspillage est adressé en premier, dans des termes qu’aucun autre poste de dépense ne suscite dans le débat public. Ce sont pourtant elles qui, le reste de l’année, participent à payer les inscriptions scolaires, les ordonnances et les stocks des petits commerces. Une réforme discutée sans elles retrouvera le sort de la loi de 1967.
Paul Sédar Ndiaye (Ecrivain, Enseignant-Chercheur)