Monsieur le Professeur ! Incompréhension


Monsieur le Professeur ! Incompréhension


Je me permets de te tutoyer Songué parce que nous sommes tous les deux des enseignants. Ensuite le titre de cet article plein de sens, lequel sens ne peut pas être détaillé ici et n’est même pas l’objet de son contenu, pourrait me le permettre.
En  évoquant l’idée suivante: « L'opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances ! En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la détruire» de Gaston Bachelard énoncée dans son ouvrage LA FORMATION de l’esprit scientifique, dans ce qui est appelé une bourde monumentale de ta part, nous sommes, à ce titre très déçus du niveau de compréhension des pensées des autres par notre société.
En effet, au-delà des définitions et des appréhensions des concepts et notions, nous avons actuellement au Sénégal un réel problème de conception, d’analyse et surtout de synthèse donc d’une véritable incompréhension des idées et des comportements des personnes. Nous serions tentés de dire que Bachelard a raison, ce qu’il ne pourrait jamais nous pardonner de son vivant car lui-même demande à ce que nous détruisions l’opinion. À cet effet, ces propos de Bachelard, rapportés dans un autre contexte pas purement scientifique, seraient vraisemblablement corrects.
 
Dans un contexte de célébration de la journée mondiale de la femme, avec des manifestations, des conférences, des débats, tu as eu à tenir le 09 mars 2018, lors de l’émission « Diakaarlo-Bi », des propos sur une thématique de société qu’est le viol, lequel fait d’ailleurs l’objet de beaucoup de sujets de recherche. Malheureusement, tes propos t’ont valus une salve de reproches et d’indignations, allant, jusqu’à une pétition, des observations et mises en garde de la TFM par le CNRA et parait-il, une plainte à ton encontre pour exiger de toi des excuses publiques et ton éventuelle suspension de l’émission « Diakaarlo-Bi ».
L’opinion a effectivement pensé mal, comme elle le fait toujours pour principalement deux raisons fondamentales. D’abord elle n’a pas pris la peine de replacer tes propos dans son contexte. Ensuite et surtout, je suis intimement convaincu qu’elle (la société) s’est lourdement trompée quand elle fait évoluer le débat ailleurs que dans un domaine purement intellectuel.
 
Un intellectuel c’est celui qui produit des idées. C’est ainsi que quand il le fait, il peut se tromper dans la façon de les concevoir ou même dans la façon de les dire. Je pense, et je ne pense pas mal, que Songué, fervent défenseur des femmes, s’est trompé dans la façon de les dire et de bonne foi.
Le viol des femmes dont il est question concerne toutes les tranches d’âges de femmes entre 0 et plus de 100 ans. Je peux dire donc de façon péremptoire (sans aucunes statistiques) que les viols concernant des filles de 0 à 14 ans et des femmes de plus de 70 ans représentent certainement plus de 80% de ceux enregistrés au Sénégal. Or, dans ces deux catégories, aucune ne laisse présager que ses membres puissent s’adonner à une indécence vestimentaire encore moins sauraient faire valoir quelles que formes généreuses que ce soient comme veut le faire croire Songué. En outre, même dans l’autre catégorie de femmes avec de probables formes généreuses et des habits indécents, celles-ci ne doivent pas être violées parce qu’elles ont voulu exhiber de façon ostentatoire leurs atouts biologiques, et cela ne saurait, le cas contraire, être accepté.
Cependant, l’angle sous lequel il voulait certainement orienter le débat c’est celui de revoir l’éducation vestimentaire et celle sexuelle de nos filles et au-delà l’éducation en général que l’on doit replacer dans un contexte purement socioreligieux. Seulement, la problématique étant très complexe et l’auditoire (opinion) pas tout à fait à même de décrypter le message aussi bien sociologique, psychologique et même philosophique, oriente maladroitement celui-ci dans un autre domaine. « La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose absolument à l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui fondent l'opinion ; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort ». (Bachelard)
 
Ainsi, étant mal compris car l’opinion pensant mal, je te demande cher collègue, en toute humilité, de faire ton mea culpa non pas parce que tu as tort, ce qui du reste est très paradoxal et tu sauras le comprendre en tant que philosophe mais parce que ta rhétorique n’a pas été bien comprise par cette fameuse opinion. Donc, pour te réconforter à le faire, ce qui te rendra humble et respectueux de l’auditoire de l’émission « Diakaarlo-Bi » et des sénégalais, je te dis que l’opinion est entrain de traduire des besoins en connaissances et il faut que tu la détruises.
De plus, l’homme moderne n’est pas seulement victime de l’obscurité mais de la clarté. Une grande part de nos difficultés vient de notre besoin de « certitudes » et de notre incapacité à reconnaître l’irréductibilité des choses obscures parmi lesquelles il nous faut vivre. D’où la nécessité de présenter tes excuses pour détruire cette opinion, en vue de la construire de nouveau.
 
Société (Opinion)
 
Monsieur Meursault! Excuse-moi Songué, car selon Albert Camus tu es Meursault présentement au Sénégal comme ce dernier l’était en Algérie comme relaté dans l’ouvrage L’Étranger. La société sénégalaise à laquelle tu appartiens et pour lequel tu fais beaucoup d’efforts,  est présentement à l’image de celle algérienne de Meursault. Ce dernier, en parlant des reproches et incriminations de sa société à son encontre, du fait qu’il avait mis sa mère à l’asile, dit : « J’ai répondu, je ne sais pas encore pourquoi, que j’ignorais jusqu’ici qu’on me jugeât mal à cet égard,……. ».
 
Seulement, si aujourd’hui tu te permets de faire des analyses et commentaires à travers l’émission « Diakaarlo-Bi », sur des faits de société, accepte en retour que cette société en fasse autant et même plus sur tes idées et ton comportement et du coup te réclame des excuses. Philosophe que tu es, je n’ai point besoin de te rappeler que les croyances et convictions qu’elles soient religieuses ou socio-culturelles ont eu d’une manière ou d’une autre, à emmener des sociétés (opinions) à persécuter, à emprisonner et même à tuer des penseurs et philosophes de leur époque tout simplement parce que ceux-ci étaient en avance sur la leur.
Je te renvoie, ainsi aux propos de Galilée, savant spécialisé en astronomie, en physique et en mathématiques « ……ce pour quoi j'ai été tenu pour hautement suspect d'hérésie, pour avoir professé et cru que le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la Terre n'est pas le centre, et se meut. [...]".»
 
Enfin, présente tes excuses et ne pas accepter d’être un Meursault sénégalais car les défis de l’éducation et par-dessus tout de développement du Sénégal t’attendent et tu dois et sauras, sans nul doute, très bien y contribuer.
 
Fraternellement !
 
 
 
Amar DIOP
Rectorat/UCAD
Mercredi 14 Mars 2018
Dakaractu




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