Mise à mort programmée des villes témoins / Dakar, Rufisque, Guédiawaye, Pikine et Thiès : Nouvelles pages déchirées de l’histoire du Sénégal...


Mise à mort programmée des villes témoins / Dakar, Rufisque, Guédiawaye, Pikine et Thiès : Nouvelles pages déchirées de l’histoire du Sénégal...

En préambule de cette réflexion il convient de rappeler d’une part l’Exposé des motifs de la Loi n° 2013-10 du 28 décembre 2013 portant Code général des Collectivités territoriales qui convoque implicitement le processus décliné au travers des différentes phases qui ont marqué l’histoire politique des territoires : partant du décret colonial fait à St-Louis le 10 aôut 1872 qui consacrait l’existence des premières communes dites de plein exercice, la seconde réforme décisive de 1996, en passant par celle de 1972, jusqu’à l’avènement du code de 2013. 

 

D’autre part rappeler, que le communiqué du conseil des ministres en date du jeudi 17 janvier 2013, avait fait mention de la nécessité « d’asseoir une véritable politique de développement et de mise en valeur des potentialités des territoires, à l’horizon 2022 et élaborer une Loi d’Orientation pour le Développement durable des Territoires (LODT) en vue d’améliorer les mécanismes de financement du développement territorial et de la gouvernance budgétaire pour un véritable développement économique et social de nos territoires.  

 

L’heure de l’évaluation n’ayant visiblement pas encore sonné, le Ministre de la Gouvernance territoriale, du Développement et de l'Aménagement du territoire annonce la mise en effet prochaine d’une disposition du code des collectivités territoriales portant suppression des villes Dakar, Rufisque, Pikine, Guédiawaye et Thiès. 

 

Au mieux cette décision pourrait paraître comme une entorse à l’histoire collective du pays, nécessaire pour développer de manière harmonieuse les territoires et au pire elle serait tout simplement une erreur de plus. Une ville comme Rufisque dont les obstacles au développement sont dus essentiellement aux choix politiques opérés depuis plus d’un siècle, continue à payer ces erreurs comme des impôts. 

 

Par exemple les administrateurs avaient privilégié le site de Dakar, jugé plus favorable pour accueillir l’héritage de la fonction commerciale de Gorée. Ensuite le port de Dakar, achevé en 1910, va gagner du terrain sur celui de Rufisque grâce à l’appui des autorités coloniales. On va assister un refus catégorique de l’administration coloniale d’engager tous les travaux d’aménagement du port de Rufisque, seul recours pour qu’il puisse conserver sa place de premier port arachidier du Sénégal. 

 

De même, aucun projet ne fut entrepris pour améliorer les problèmes d’assainissement. C’est ce blocage qui va inhiber le développement de Rufisque et  la conséquence de tous ces facteurs est que Rufisque va passer d’une ville à part entière à une ville-banlieue dominée politiquement et administrativement au niveau de la région et peut-être elle devra disparaitre bientôt, un déclin qui jusque-là est synonyme d’une « croissance sans développement ».

 

On peut d’ores et déjà dégager deux entrées principales pour analyser la perspective annoncée par le gouvernement et ensuite penser les rapports entre patrimoine et la dimension performative de ces villes qui par ailleurs détiennent une bonne part de la mémoire historique de l’aménagement et l’organisation des territoires avant les indépendances. 

 

La première entrée privilégie une lecture du patrimoine historique des villes comme Rufisque, Dakar, au prisme de la décentralisation et de la reconfiguration des territoires et des frontières symboliques. Dans ce cadre, le patrimoine est vu comme une tentative de rétablissement de repères et d’une certaine caution historique à laquelle la conscience commune se réfère dans des situations importantes de la vie politique, sociale, culturelle et même économique de notre nation. Vous conviendrez avec moi que l'histoire de ces villes pour la majorité nous offre tant d'exemples de peuples ayant pu vaillamment vaincre les maux qui les embrigadaient, Rufisque des grandes luttes syndicales en est un exemple vivace.

 

L’autre entrée qui semble motiver pour l’essentiel là vision actuelle du gouvernement s’intéresse aux questions d’homogénéité, d’équité territoriale, autrement dit elle s’intéresse des rapports, interactions et aux conflits sociaux, empiètements et aux jeux d’acteurs déployés autour du patrimoine urbain. Etant entendu que toutes ces questions auxquelles la vision du gouvernement semble vouloir apporter une réponse sont pensées en actes et en dynamiques, invitant ainsi les usagers du code de 2013 à entrevoir la pathologie que pourrait constituer l’existence de ces villes qui en réalité s’adossent non pas à un territoire mais plutôt à l’entité administrée de plusieurs communes qui présentent une homogénéité territoriale.  

 

Toujours est-il que la réécriture sélective de l’histoire opérée par la mise en scène et en vitrine de nouveaux territoires  procède d’une volonté du gouvernement d’agir sur des fondamentaux essentiels du vécu de nos populations en occultant de manière suspecte le fait que les remaniements des traces urbaines, les réaffectations de fonction, et les déconstructions observées le plus souvent au niveau de ces collectivités territoriales aboutissent à une « dévaluation symbolique » couplée à une mise sous silence des « mémoires guerrières  » héritées des grandes batailles qu’ont connues des villes centenaires comme Rufisque de Ngalandou Diouf, d’Abdoulaye Sadji, de Maurice Gueye, Rufisque des quatre premières communes Françaises de plein exercice [...] Cette réflexion met par ailleurs davantage l’accent sur la dialectique entre patrimoine et territoire par rapport à des stratégies de nature consolidantes plutôt que celles visant à déconstruire, pour valoriser et promouvoir les territoires de ces villes d’histoire et dans ce cadre, « la patrimonialisation tend à se concevoir davantage comme un élément de distinction et de singularisation exclusif. Cette considération mettra par ailleurs en évidence une certaine rhétorique autour du patrimoine et de l’authenticité d’une ville comme Dakar, Rufisque.. pour revaloriser un cadre de vie mis en danger ou menacé.

 

En définitive, dans l’esprit de la décentralisation le patrimoine est pensé avant tout  comme objet dynamique, un outil, un instrument de liaison, nommé et approprié par des groupes sociaux à des fins de captation de ressources et d’opportunités, qu’elles soient symboliques, politiques ou économiques. À ce titre, les villes patrimoines ciblées par ce projet, dont la ville de Rufisque en fait partie, contribue à mettre en avant la dimension historique sur la démarche performative de la collectivité territoriale. 

 

A partir de ce moment c’est un management libéré qui sera mis en avant avec une entité supra détentrice de la fonction honorifique et historique  comme devant acter la nouvelle redéfinition et la recomposition permanente des groupes sociaux, de leur territoire par rapport au vécu et aux potentialités propres à chaque commune d’arrondissement. Ensuite dire que la décentralisation, comme  puissant outil d’émergence des territoires doit être activée que dans une démarche consolidante, elle doit servir à des re-sémentisations de l’urbain nouveau par la réécriture de son histoire en tant que ville glorieuse. Cela passera par  des stratégies de valorisation territoriale ou encore de légitimation politique et sociale et qu’enfin le patrimoine puisse servir comme « repère » temporel, spatial, social… dans un environnement de plus en plus effréné.

 

ABDOU LAHAD DIAKHATÉ 

Rufisque

Mardi 15 Décembre 2020
Dakaractu




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