Le Sénégal fait face à un triple fardeau nutritionnel qui interpelle autant les pouvoirs publics que leurs partenaires techniques et financiers. C’est le constat dressé lors d’un dialogue réunissant experts et acteurs du secteur, où deux voix se sont particulièrement distinguées : celle du Dr Nafissatou Ballo, experte en nutrition et alimentation humaine au Conseil national de développement de la nutrition (CNDN), et celle de Djibril Badiane, directeur des programmes pour l’Afrique francophone de l’ONG IBP (International Budget Partnership.)
Le tableau dépeint par le Dr Ballo est nuancé. Si le Sénégal enregistre des progrès notables en matière de retard de croissance, l’indicateur est passé de 26 % en 2010 à 17,5 % selon l’EDS 2023. Ainsi, la situation nutritionnelle globale demeure préoccupante. Le pays doit en effet faire face simultanément à la dénutrition, aux carences en micronutriments et à l’émergence croissante du surpoids et de l’obésité, conséquences directes de la transition nutritionnelle et des mutations des habitudes alimentaires. « Le Sénégal, à l’image de nombreux pays, est confronté au triple fardeau de la malnutrition », résume l’experte.
Ce qui aggrave l’urgence, c’est la brutale contraction des financements extérieurs. Entre 2020 et 2024, plus de 70 % du financement de la nutrition au Sénégal provenait de la Banque mondiale. En 2025, cette part s’est effondrée à 19 %. Un choc qui oblige le gouvernement à rechercher de nouveaux mécanismes de financement pour soutenir les plans d’action sectoriels inscrits dans le Plan stratégique du secteur de la nutrition.
C’est précisément dans ce contexte que l’intervention de Djibril Badiane prend tout son relief. Pour le directeur d’IBP, la réponse passe par une meilleure mobilisation et rationalisation des ressources publiques internes. Il rappelle qu’en Afrique subsaharienne, seulement 10 % des budgets de la santé sont aujourd’hui alloués à la nutrition, un niveau insuffisant au regard des normes internationales.
S’appuyant sur les directives de l’UEMOA adoptées en 2009 et qui consacrent le passage d’une logique de moyens à une logique de programme, Djibril Badiane plaide pour l’instauration d’outils de dialogue de gestion entre ministères. Ce mécanisme de coordination horizontale permettrait aux différents départements intervenant dans le secteur de mutualiser leurs ressources, d’harmoniser leurs programmations pluriannuelles et de rendre compte de l’utilisation effective des fonds en fin d’exercice budgétaire. « Il s’agit de voir, de façon concertée, comment maximiser l’impact des financements disponibles dans un secteur aussi crucial pour le développement du capital humain », souligne-t-il.
Face à la raréfaction de l’aide extérieure, le message commun des deux experts est clair : « le Sénégal doit désormais construire un modèle de financement de la nutrition ancré dans ses propres ressources, structuré par des mécanismes budgétaires robustes et porté par une volonté politique renouvelée. »