Un nouveau front s'est ouvert dans le conflit malien, loin des combats terrestres : celui de l'intelligence artificielle générative. Selon un rapport publié en septembre 2026 par le Timbuktu Institute, sous la coordination du Dr Bakary Sambe, chacun des grands acteurs du conflit, le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), le Front de libération de l'Azawad (FLA), l'Africa Corps russe et le régime militaire malien s'approprie désormais cette technologie, mais selon des logiques, des moyens et des degrés de sophistication très différents.
L'étude est ainsi faite dans un contexte de recomposition des alliances sur le terrain. En 2025, le JNIM et le FLA, en dépit de divergences idéologiques marquées, s'étaient rapprochés pour affaiblir l'Africa Corps et le pouvoir militaire malien. Cette coalition a mené des assauts coordonnés le 25 avril 2026, provoquant la mort du ministre malien de la Défense, le général Sadio Camara, et portant un coup dur aux autorités de transition et à leur allié russe. C'est dans le sillage de cet épisode que les chercheurs du Timbuktu Institute ont observé une accélération du recours à l'IA générative par l'ensemble des protagonistes.
Le JNIM apparaît, pour l'heure, comme l'acteur le moins avancé sur ce terrain. Sa branche médiatique Az-Zallâqa a diffusé en juin 2026 une affiche de propagande générée par IA célébrant les attaques d'avril, truffée d'artefacts visuels caractéristiques — flou de l'arrière-plan, textures lissées, incohérences dans les détails. Le rapport souligne toutefois que cette expérimentation, même limitée, pourrait préfigurer une évolution notable : en s'inspirant du modèle déjà développé par l'État islamique, qui utilise depuis plusieurs années la production vidéo assistée par IA et des chatbots de recrutement personnalisés, le JNIM pourrait considérablement réduire ses délais de production et surtout traduire ses messages dans une quinzaine de langues régionales comme hassanya, bambara, peul, tamasheq, wolof, entre autres afin de cibler des publics jusqu'ici hors de portée de sa propagande écrite en arabe classique.
Du côté du FLA, l'usage se révèle beaucoup plus décentralisé. Les chercheurs ont documenté un réseau de comptes TikTok mettant en scène des personnages synthétiques récurrents, comme celui surnommé « Azzghim », qui multiplient les prises de parole hostiles à l'Africa Corps. L'analyse technique de plusieurs vidéos révèle des anomalies typiques d'un contenu généré ou manipulé par IA, mouvements capillaires incohérents, coupures suspectes, doigts de forme étrange. D'autres comptes, tels que « Tawri N'azawad » ou « Asnan831 », amplifient ce même contenu, brouillant la frontière entre soutien populaire spontané et production coordonnée. Le rapport estime que ces personnages fictifs offrent au FLA un double avantage : humaniser sa cause auprès de publics jeunes et vulnérables, tout en garantissant une forme de sécurité opérationnelle, puisqu'il est impossible d'arrêter ou d'interroger un militant qui n'existe pas.
C'est toutefois du côté de la Russie que le rapport identifie l'usage le plus abouti. L'Africa Corps, héritier du groupe Wagner, s'appuierait sur un écosystème de désinformation bien plus structuré, documenté notamment par OpenAI, Meta, ainsi que par une enquête conjointe de VIGINUM, du Foreign Office britannique et du Service européen pour l'action extérieure. Ces travaux ont mis au jour une opération baptisée « AI-Freak », liée à l'agence de propagande russe African Initiative, utilisant de faux comptes, des commentateurs fictifs et des contenus générés par IA pour diffuser des récits pro-Kremlin en Afrique subsaharienne, notamment au Mali. Le régime malien et plus largement l'Alliance des États du Sahel reproduiraient ces méthodes pour asseoir leur propre légitimité, en désignant la France, la CEDEAO ou les organisations de défense des droits humains comme boucs émissaires.
Le rapport met en garde contre les évolutions à venir à l’image de recrutements hyper-personnalisé via des chatbots, du ciblage assisté par IA lors d'opérations militaires. Et le JNIM aurait déjà utilisé des drones et de l'IA pour recalibrer ses frappes lors des attaques d'avril et risque, à plus long terme, de détournement de modèles à double usage vers des applications militaires plus sensibles. Pour les auteurs, l'IA générative ne crée pas de nouvelles lignes de fracture au Mali, mais elle amplifie et accélère celles qui existent déjà, rendant plus difficile, pour des populations peu averties, la distinction entre le réel et le fabriqué.