Littérature - « Le Silence du totem » : Fatoumata Sissi Ngom remet au goût du jour la restitution des œuvres d’arts pré coloniaux


 « Le Silence du totem » peut-il être un catalyseur permettant de tourner définitivement le dos au passé sombre comme nous le rappellent les chaînes de la honte exposées à Gorée ? En tous les cas, son auteur a l’ambition de faire évoluer les choses en interrogeant l’histoire afin de dénicher l’immensité du patrimoine africain, mais surtout de vulgariser l’ingéniosité de la société africaine longtemps méprisée par la Métropole. 
À travers son premier roman paru en 2018 aux Editions Harmattan, Fatoumata Sissi Ngom vient poser la lancinante question du rapport entre l’ex tout puissant colonisateur et les peuples qui ont reçu de plein fouet les affres de ce système d’oppression qui n’a trop que duré.
Alors que l’Occident s’est résolu à restituer quelques objets d’art sacrés à certains pays africains, la romancière d’origine sénégalaise engage d’emblée le débat sur le sort de ces nombreuses richesses immatérielles du continent qui dorment dans les grands musées et maisons de collection.
La narratrice retrace dans cet ouvrage l’histoire d’un masque qu’un explorateur missionnaire du nom d'Alexis de Fabrègues avait rapporté en France du temps de la colonisation. Figure emblématique de l’ethnie Sérère présente au Sénégal, le masque va devenir une propriété dans la collection privée de la famille du missionnaire. Représentée sous la forme d’un serpent noir aux yeux rouges, cet objet d’art confisqué par le grand-père de Marie-Charlotte en 1870 sera légué à l’Etat français. À l’heure où « Pangool » transitait entre le musée des Colonies et celui du Quai-Branly, malheur et disgrâce s’installèrent à Khalambass, village sérère dont est issue l’héroïne du roman, Sitoé.
La sécheresse, les maladies et mauvais sorts s’accentuaient sur ces âmes qui attachaient une certaine sacralité à la statue. Ayant débarqué à Paris pour poursuivre ses études académiques, le personnage principal va connaitre un tournant décisif dans sa vie lorsqu’un jour, elle tombe sur le totem chargé d’histoire exposé dans un musée. S’en suit une lutte acharnée auprès des autorités françaises pour obtenir la restitution de Pangool. Tâche qui ne sera pas du tout aisée.
Femme mariée et mère d’un bois de Dieu, Sitoé n’abdique point car elle savait que Pangool ne jouait pas seulement une fonction artistique du côté des Sérères. C’est aussi un symbole sacro-saint dans la mesure où Pangool, perçu par la société française comme un objet d’art dont sa place réside dans les maisons de collection, est l’ange-gardien, le protecteur de toute une ethnie toutes générations confondues. En effet, le totem dont l'histoire remonte à l'Égypte pharaonique est perçue comme une divinité qui veille sur cette partie d’Afrique occidentale.
Ainsi, « la sénégalaise à Paris » (NDRL) plonge les lecteurs dans une fiction aussi saisissante qu’actuelle. Elle fait partie de ceux qui pensent que la culture, dans son acceptation moderne, est une appréhension du monde contemporain dont le savoir, la création et l’innovation sont des signes logiques du développement.
Par conséquent, la dualité culturelle issue de la colonisation en Afrique a freiné le déploiement des capacités créatrices des populations privées de leurs atouts culturels. L’identité culturelle d’une société dévoilée par leurs œuvres artistiques contribuent donc à la réappropriation de l’identité culturelle étouffée par la colonisation et l’hégémonie culturelle occidentale.
Étant le reflet de la personnalité de son auteur, ce premier roman retrace le parcours presque atypique que Fatoumata Ngom a emprunté, de sa tendre enfance passée au Sénégal jusqu’à son atterrissage en France aprés son Baccalauréat.
Après une carrière en gestion des risques en assurance-vie et un master en politiques publiques en poche, elle enclenche une enquête policière en interrogeant l’histoire et l’itinéraire de la statue, Fatoumata Ngom découvre pourquoi Pangool s’est retrouvé dans une galerie d’art, et dans le récit, livre des tournants poignants qui ont conduit à la restitution du bien immatériel des âmes de Khalambass.
Dans un passage très édifiant, l’auteure affirme que d’ « un geste délicat, elle posa le Totem sur le socle auquel il avait été arraché il y a presque cent cinquante ans. Enfin réunis, les deux éléments qui reformaient désormais un seul et même ensemble s'accordèrent dans une totale harmonie. ».
Relatant ses faits avec une subtilité exquise pour les férus de la littérature en général, Fatoumata Ngom montre que pour asseoir le développement durable de nos jours, la construction d’une nouvelle vision culturelle devient une condition sine qua non. Pour ce faire, elle profite de cette tribune pour parler aux citoyens du monde, mais aussi aux gouvernants africains en particulier, à définir une politique publique qui promeut la culture et l’Art au vrai sens du terme.
Jeudi 3 Septembre 2020
Dakaractu




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