Les «lesbiennes» de Grand-Yoff racontent le film du scandale (VIDEO)


C’est une horde de jeunes hommes en furie qui est montée hier à l’assaut des locaux de L’Observateur pour protester contre l’arrestation de cinq des présumés diffuseurs de la vidéo dite des «lesbiennes» de Grand-Yoff. Le verbe haut en rage, ils ont tenu coûte que coûte à avoir voix au chapitre, pour tenter de disculper leurs amis enfermés, «à tort», selon eux, à la prison de Rebeuss. «C’est injuste que nos amis soient arrêtés, alors que les filles, principales actrices de la vidéo, vaquent librement à leurs occupations», rugit de colère Mamadou Dia, le porte-parole du jour. Avant de proposer de nous mener, personnellement, aux filles «incriminées».
Aussitôt dit, aussitôt fait. Accompagnés de deux d’entre eux, nous nous rendons dans le populeux quartier de Grand-Yoff. Le quartier populaire de la proche banlieue dakaroise se remet doucement de cette scabreuse affaire de mœurs qui a secoué ses entrailles. La maison de la bande à A.B est localisée à une rue de l’église Saint-Paul de Grand-Yoff. Dans des dédales sablonneux et tortueux, une foule de curieux nous accueille. «C’est ici qu’habitent deux d’entre elles avec leurs familles», indique un des jeunes de notre forte escorte. La maison indiquée révèle une face à la peinture défraîchie. Un sombre couloir tapissé de marches accidentées mène à la demeure de S.F, la camérawoman de la bande à A.B. Surprise en train de faire la cuisine, S.F et F.D semblent étonnées aux premiers abords. Mais elles affichent un flegme placide. Aucune crainte ou méfiance ne défigure leurs traits juvéniles.
Après moult conciliabules, les barrières tombent. En exclusivité pour L’Observateur,
F.D et S.F donnent leur version des faits. Avec des mots empreints d’une naïveté étonnante.

F.D, une des «actrices» de la vidéo de Grand-Yoff
«C’était un jeu et Dieu nous a punies»
«Je m’appelle F.D. J’aurai bientôt 18 ans. J’habite Grand-Yoff. Je suis élève dans un centre de formation de la place. On a juste joué cette vidéo pour notre plaisir personnel. En réalité, c’était juste un jeu anodin. Nous n’avons pas reçu d’argent pour le faire et nous n’en avons tiré aucun plaisir. C’était juste un jeu et Dieu nous a punies (elle jure sur le Prophète, PSL). Et c’est elle (elle indexe sa copine S. F, assise à côté d’elle, Ndlr) qui nous filmait avec son téléphone portable. Il y avait moi, M.F, qui habite Yoff-Tonghor, A.B, S.F et L. Ils sont nombreux à dire que la vidéo a été tournée à Grand-Yoff, mais elle a été tournée à Yoff-Tonghor. Ce jour-là, nous étions en compagnie de L. et M.F, toutes les deux habitent Yoff et viennent ensemble à l’école chaque jour. Ce jour-là (du mois d’avril dernier, Ndlr), L. est venue à l’école toute seule. Nous sommes une bande de copines et comme nous ne voyions pas M.F, nous avons demandé de ses nouvelles à L. qui nous a dit que M.F était malade. Comme nous avons fini les cours très tôt, nous nous sommes dit que nous allions lui rendre visite. Donc, nous sommes toutes allées chez M.F pour lui rendre visite. Nous l’avons trouvée au lit, l’avons saluée et nous nous sommes assises sur son lit. Nous avons passé quelques minutes à discuter. Par la suite, L. nous a invitées chez elle pour le déjeuner. Nous avons quitté chez M.F et nous nous sommes rendues chez L. C’est là que nous avons tourné la vidéo. Aucune d’entre nous n’a eu l’idée de tourner la vidéo. Cela nous est venu comme ça. Je peux dire que cela faisait partie de notre destin. On n’avait aucune mauvaise intention, ni arrière-pensée. Ceux qui nous connaissent bien, savent qu’on ne faisait juste que nous amuser entre filles et Dieu nous a punis (elle jure sur le Saint Coran).
On n’est pas de mauvaises filles et on n’en a tiré aucun plaisir. Nous ne pouvons pas condamner ceux qui nous accusent, à tort, d’être des lesbiennes. C’est juste leur façon de voir. En fait, je ne saurais vous dire comment le film s’est retrouvé sur la place publique. Le lendemain de notre jeu érotique, A.B, celle qui s’est enfuie en Guinée, m’a appelée pour me demander de dire à S.F de supprimer la vidéo, parce que, selon elle, la vidéo est tellement longue (14 minutes) que quiconque la verra pensera qu’on faisait plus que s’amuser. Pour dire vrai, je n’ai, jusqu’à ce jour, jamais regardé la vidéo. J’ai tourné la page le jour où on a fini de s’amuser. Pour moi, cela se limiterait à un simple jeu entre filles. Je n’avais même pas le film sur mon portable. J’ai insisté auprès de S.F pour qu’elle supprime la vidéo. Elle m’a juré l’avoir supprimée. Une fois en classe, j’ai pris le téléphone de M.F et j’ai supprimé automatiquement la vidéo. J’étais soulagée, car je me disais que S.F avait supprimé la vidéo de son téléphone. Un jour, nous nous promenions, A.B, M.F et moi dans les rues de Grand-Yoff, quand soudain un jeune homme nous a interpellées pour nous dire qu’il reconnaissait A.B. Cette dernière lui a répondu que c’était bien possible car elle habitait le quartier. Le jeune homme lui a dit qu’il ne l’avait pas reconnue dans le quartier mais sur une vidéo. Le jeune homme a insisté pour lui dire qu’il l’avait reconnue dans une vidéo qu’il regardait la nuit jusqu’à 1h du matin. Interloquée, A.B lui a demandé où est-ce qu’il avait vu la vidéo. Il lui a dit qu’il a visionné la vidéo à 3 rues de la boutique d’un célèbre commerçant du marché, le dénommé Pape (Pape Aly Seck de son vrai nom), gérant de la boutique dans laquelle nous nous regroupions avant d’aller au centre de formation. Automatiquement, j’ai appelé S.F pour lui dire qu’elle m’avait menti et qu’elle n’avait pas supprimé la vidéo. Prise de panique, elle m’a dit que si la vidéo est diffusée, c’est de la seule responsabilité de Pape, un ami à elle et qui fait aujourd’hui partie des jeunes interpellés par la Police.
Interrogé, Pape dit que c’est S.F qui lui a envoyé la vidéo. Ce que S.F nie catégoriquement (voir sa version, Ndlr). Toutes sortes de rumeurs ont été véhiculées à propos de cette vidéo, mais elles sont toutes fausses. Si vous voyez aujourd’hui que je vaque tranquillement à mes occupations, sans crainte du qu’en-dira-t-on, c’est parce que je sais, en âme et conscience, que malgré la vidéo, je ne suis pas une mauvaise personne. Aujourd’hui, je ne ressens aucune gêne, même si ce je vis est terrible. Je garde la tête haute, car je sais que nous n’avions aucune mauvaise intention.
Aujourd’hui, on n’a plus aucune nouvelle d’A.B. Sa famille nous fait croire qu’elle n’est même plus au Sénégal. Et nous n’avons pas, non plus, pu entrer en contact avec elle. Bien avant l’affaire, elle avait perdu son téléphone et elle n’a pas pu récupérer le numéro. On n’a nulle part où la joindre. A.B est plus âgée que nous de quelques années.
«Je paie cash une erreur de jeunesse»
Quand j’ai su que la vidéo avait été diffusée publiquement, j’ai voulu me suicider. C’est une personne dont je ne citerai pas le nom, qui veillait sur moi, trois jours durant, pour que je ne commette pas l’irréparable. Ce n’est qu’après ces trois jours que ma famille a bien voulu me «libérer» et me laisser sans surveillance. C’est la plus grande honte de ma vie. J’habite avec mon père à la Patte-d’oie, mais quand l’affaire a éclaté, j’étais chez mes grands-parents qui habitent aussi à la Patte-d’oie. En fait, ma famille a eu écho de l’affaire par l’entremise d’un ami à mon oncle. Il se rendait ce jour-là à l’aéroport. En prenant le taxi, il a pris avec lui deux jeunes hommes. L’ami à mon oncle était assis sur le siège avant du taxi et les deux autres sur le siège arrière. Ils étaient en train de regarder le film en faisant des commentaires. L’ami à mon oncle a lancé : «Le pays est vraiment foutu ! Nos mœurs sont dévoyées chaque jour qui passe !» L’un des gars lui a dit qu’il a entendu qu’une des filles habite au quartier Impôts et Domaines de Grand-Yoff. L’ami de mon oncle lui a dit qu’il habite ce quartier. Sur ces entrefaites, l’ami de mon oncle a pris le téléphone du gars pour regarder la vidéo et a fini par dire au propriétaire du téléphone qu’il reconnaissait une des filles qui étaient sur la vidéo. C’était moi. L’ami de mon oncle a demandé au gars de lui envoyer la vidéo et il est descendu du taxi. Il est venu avec la vidéo à la maison. C’est samedi, vers 22 heures, que ma famille a eu connaissance de l’existence de la vidéo qui avait été tournée un mois avant. Cette nuit-là, c’était terrible à la maison. Ma famille est tombée des nues. Elle ne cessait de se demander à quel moment j’ai pu échapper à leur vigilance pour tourner cette vidéo. Ma famille m’en voulait à mort. Pendant des jours, j’ai subi leur courroux, mais par la suite, elle a rangé mon acte sur le registre des erreurs de jeunesse. Elle m’a comprise et a décidé de passer l’éponge.
Au début, je ne pouvais même plus aller à mes cours. Mais aujourd’hui, j’ai repris mes activités normales au centre de formation où mes camarades de classe et nos professeurs se comportent le plus normalement possible. C’est une formation de 3 ans, donc on se connaît très bien. On sait qui est capable de faire quoi et qui est qui. Personne ne m’indexe, ni ne pointe un doigt accusateur sur moi. Mais hors de l’école, les rumeurs nous accusent de tout. J’ai lu par exemple dans la presse que la Police nous recherchait, c’est faux (voir la version de la police, Ndlr). Quand un animateur de la place annonçait que la police nous recherchait, la police n’était même pas au courant de l’affaire. La police ne nous a jamais recherchées. C’est nous, S.F, M.F, L. et moi qui nous sommes rendues de notre propre chef au commissariat central de Dakar pour dire que nous étions les «actrices» de la vidéo. M.F et L. se sont rendues les premières au commissariat avec la mère de M.F. Par la suite, la mère de M.F m’a appelée pour me dire que les filles ont expliqué au commissariat central ce qu’il en était. Elle m’a conseillé d’en faire autant et d’y aller avec un membre de ma famille. Je lui ai dit que ma mère était en voyage et que mon père était parti au travail. Je suis allée de mon propre chef au commissariat. Le lendemain, S.F y est allée avec son père. Une fois devant les policiers, ils m’ont demandé si j’étais F.D, j’ai répondu par l’affirmative.
«La Police voulait savoir si nous avions été rémunérées pour tourner cette vidéo»
J’ai été entendue par le commissaire Ismaïla Diakhaté. La Police voulait savoir si nous avions été rémunérées pour tourner cette vidéo ou si c’était commandité. Je leur ai servi la même réponse que mes autres camarades. Nous n’avons pas été payées et nous n’avons tiré aucun plaisir de ce jeu, qui, du reste, était juste anodin. La Police nous a laissées partir car quand ils ont visionné la vidéo, elle était tellement anodine qu’ils ont jugé qu’on n’a commis aucun délit. Ils nous ont dit qu’ils recevaient même des vidéos plus choquantes que la nôtre. Ils nous ont dit qu’ils savaient que c’était juste un jeu d’enfants (sic) et qu’ils étaient à la recherche des diffuseurs de la vidéo, les véritables coupables. Certaines mauvaises langues sont allées jusqu’à dire que les enquêteurs nous ont draguées. Pour ces personnes, c’est trop facile qu’on ait joué cette vidéo et qu’on nous laisse vaquer librement à nos occupations, alors que des «innocents» (les 5 présumés diffuseurs, Pape Aly Seck, Mamadou Fofana, Omar Kane, Zakaria Ndoye et Bassirou, arrêtés par la police et actuellement en détention à Rebeuss, Ndlr) croupissent en prison. Je pense que celui qui a médiatisé cette vidéo ne devait pas être au courant des sanctions encourues car, s’il l’était, il y aurait réfléchi à deux fois avant de le faire. Il pensait jeter l’opprobre sur nous, mais cela s’est retourné contre lui et d’autres personnes.»

LOBSERVATEUR 
Samedi 9 Juin 2012
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