Le même soir, le Sénégal a soulevé une coupe et scellé la rupture à son sommet ( Paul Sedar Ndiaye)


Il y a des dates qui se contentent d’arriver. Celle du 2 juin s’est imposée. Le Sénégal y a connu, le même soir, sa plus belle joie et son plus mauvais présage. Au stade Moulay El Hassan, à Rabat, les Lionceaux U17 ont décroché leur deuxième couronne continentale en battant la Tanzanie aux tirs au but (4-2, après 1-1). Menés dès la septième minute, ils ont égalisé à la 64e par Ibrahima Dione, puis tenu leurs nerfs dans l’exercice le plus cruel du football, leur gardien Assane Sarr, élu meilleur portier du tournoi, repoussant le dernier tir adverse. Avec ce sacre, le Sénégal rejoint le cercle très fermé des nations les plus titrées de l’épreuve: six pays seulement comptent deux trophées (Ghana, Nigeria, Cameroun, Mali, Gambie et désormais les Lionceaux), et aucun n’a fait mieux. À la même heure, ou presque, Dakar offrait le spectacle inverse.

La veille, le président Bassirou Diomaye Faye a désigné un gouvernement de trente ministres, dirigé par le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo. Le Pastef d’Ousmane Sonko n’en fait pas partie, même si quelques figures proches du mouvement y siègent à titre individuel. Le parti avait annoncé son boycott quelques minutes avant l’officialisation, invoquant des désaccords sur la place de la majorité dans l’architecture du pouvoir. Le 2 juin, dans sa première sortie publique depuis son limogeage de la primature, le nouveau président de l’Assemblée nationale a chargé son ancien protégé devant la presse. Le lendemain, il assurait pouvoir faire chuter le gouvernement, sans vouloir s’y résoudre pour l’instant. À Rabat, on a gagné aux tirs au but. À Dakar, on s’est tiré dessus. Pour mesurer la gravité du moment, il faut se rappeler d’où vient ce pouvoir.

En 2024, Diomaye Faye et Sonko n’ont pas gagné l’un à côté de l’autre : ils ont gagné l’un par l’autre. Le premier, candidat de substitution, a été propulsé par l’empêchement du second. Cette alchimie rare, un président légal porté par un leader empêché, a soulevé un pays entier. Mais une victoire fusionnelle porte en elle sa fracture : deux légitimités finissent toujours par vouloir gouverner chacune à sa manière. C’est ce qui se joue aujourd’hui. Le Palais d’un côté, l’hémicycle de l’autre, et entre les deux un pays qui n’a pas le luxe de la querelle. Le Fonds monétaire international a suspendu un programme de prêt de 1,8 milliard de dollars ; la dette frôlait 132 % du PIB fin 2024.

Chaque mois perdu en bras de fer se paie en confiance, en emplois, en départs de pirogues. Le football offre une consolation, jamais une stratégie. La coupe de Rabat ne réglera ni les comptes publics ni la guerre des chefs. Mais elle pose une question dérangeante : comment un pays capable de produire, à seize ans, une telle discipline collective peut-il, à cinquante, se diviser aussi vite ? La réponse ne tardera pas. À partir du 6 juin, les cartes institutionnelles peuvent être rebattues d’un camp comme de l’autre, et le pays joue gros. Un État se juge moins à ses triomphes qu’à sa capacité de tenir debout quand l’euphorie retombe. Le 2 juin restera comme le jour où le Sénégal a tenu une coupe dans une main et, dans l’autre, le fil rompu entre un président et sa majorité. A lui de choisir laquelle des deux images il transmettra!

Paul Sedar Ndiaye, Ecrivain, Enseignant-Chercheur
 
Vendredi 5 Juin 2026
Dakaractu