Dans une tribune publiée ce vendredi, le juge Ibrahima H. Dème, président du parti ETIC et ancien magistrat délégué de la Cour d’appel, s’oppose fermement au projet de création d’une Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) au Sénégal, y voyant une réforme « à haut risque » susceptible de déstabiliser un système électoral qui a fait ses preuves.
Pour le juge Dème, qui dit avoir personnellement supervisé huit scrutins, le bilan du système électoral sénégalais parle de lui-même : trois alternances démocratiques réussies, en 2000, 2012 et 2024. Il estime que la revendication d’une CENI, longtemps portée par l’opposition, relevait davantage de la « politique politicienne » que d’une nécessité institutionnelle objectivement démontrée.
Le projet de réforme ne se limiterait pourtant pas à des ajustements. Il confierait à la CENI l’ensemble du processus électoral : révision des listes, gestion de la carte électorale, réception des candidatures, organisation du vote, dépouillement et acheminement des procès-verbaux. Un transfert massif de compétences jusqu’ici exercées par le ministère de l’Intérieur, la CENA et la justice.
Il énumère trois risques majeurs. D’abord, la déconsolidation institutionnelle : remplacer brutalement une architecture rodée par une structure sans expérience ni mémoire administrative reviendrait à introduire de l’incertitude là où régnait la stabilité. Ensuite, la concentration des pouvoirs : en absorbant organisation, supervision et contrôle, la CENI brouille les mécanismes de vérification croisée qui protègent aujourd’hui l’intégrité du scrutin. Enfin, l’affaiblissement du juge électoral, garant ultime de la sincérité du vote, qui risque d’être relégué à un rôle secondaire face à une autorité administrative aux pouvoirs très étendus. Il s’inquiète également des innovations techniques annoncées, de la dématérialisation, le parrainage automatisé, le vote électronique à terme qui, sans consensus ni contrôle suffisants, pourraient alimenter la suspicion plutôt que la confiance.
Le juge Dème ne rejette pas toute évolution. Il plaide pour des réformes ciblées avec le renforcement des pouvoirs de la CENA, meilleure transparence du fichier électoral, publication des résultats bureau par bureau, adoption du bulletin unique. Mais il s’oppose à ce qu’il qualifie de « réponse excessive à un problème insuffisamment démontré. »