Le Tragique agenda politique de Wade (Doudou MANE)


L’histoire est un grand maître qui sait récompenser ceux qui savent en tirer les leçons, ses leçons. Ses bons élèves sont ceux-là qui savent apprendre de leur expérience personnelle. Mais cela demande de la sagesse. Le Président Wade a aujourd’hui 87 ans, un vieillard au vrai sens du terme. A cet âge, on incarne la sagesse même. Il a fait presque 60 années de pratique du pouvoir. In et out (l’opposition politique est une forme de participation ou de gestion du pouvoir). Près de 20 ans de militantisme dans l’UPS/PS, 12 ans comme Président de la République. 26 ans d’opposition (avec bien sûr deux flashs dans des gouvernements de majorité élargie sous le Président DIOUF). Parcours politique ne pouvait plus brillant et plus élogieux que le sien. Avec un tel parcours, on doit naturellement avoir acquis un trésor d’expériences qui doit servir. Hélas ! L’homme a aujourd’hui un problème pour lequel il n’a pas de solution parce qu’il semble n’avoir rien tiré de sa longue carrière politique. C’est pourquoi il n’a aucune autre perspective pour la situation actuelle que par l’élection dont l’issue est presque certaine contre lui. C’est peut-être ce qu’il mérite comme récompense.

Abdoulaye Wade avait probablement voulu mettre fin à sa carrière politique en se retirant en France après les législatives de 1998. Mais le sort en a décidé autrement. Il a été élu Président de la République en 2000. En réalité, son parcours politique devait s’arrêter en 2007, comme il l’avait promis en 1999 à Bathily et à Dansokho. A la MANDELA. Mais il a manqué de sagesse et il est en train d’en faire les frais. Pourtant Senghor l’avait prévenu en disant « nguur, kenn dou ko gnoddi ». Les jeunes de « Y’en a marre» lui avaient aussi conseillé par le slogan « faut pas forcer ». Lui a forcé le destin. Celui-ci est en train de le sanctionner par une série d’ironies, avec des leçons qui lui viennent de la Jeunesse qui avait été pourtant la pièce maîtresse de son élection en 2000.

Il y a d’abord le mouvement «Y’en a marre » créé en Janvier 2011 par un groupe de jeunes rappeurs auquel la société sénégalaise ne semblait pas avoir prêté beaucoup attention. Ce mouvement a cependant inspiré. Il a été parmi les forces d’avant-garde fédérées contre le projet de modification de la Constitution, le 23 Juin 2011. De mon point de vue, c’est l’échec du vote de ce projet de confiscation du pouvoir qui a véritablement signé la fin de la carrière politique de Wade. Si ce projet avait été adopté ce jour-là, Wade aurait été réélu dès le premier tour de la présente présidentielle.

Il y a aussi le fait que l’élection démocratique, libre et transparente de 2000 lui avait servi de carte de visite, ce sésame qui lui avait fait ouvrir les portes des palais et châteaux à travers le monde. Elle lui a également permis de participer à des rencontres au sommet qui lui ont donné l’occasion de côtoyer les dirigeants des grands pays de ce monde. Sommet de Davos, sommet du G8, etc., auxquels il était invité de façon presque assidue et à titre personnel, comme il aimait s’en glorifier. Il se trouve que le monde d’aujourd’hui est géré par ces personnalités. Mais qui, faut-il le reconnaître, sont relativement jeunes. Ils sont dans la quarantaine ou quinquagénaires. Sur les photos de famille des sommets, Wade fait figure de patriarche. J’ai lu dans un document quelqu’un qui les a qualifiés de presque « gamins », eu égard à leur âge. Barack OBAMA, Nicolas SARKOZY, David CAMERON, Vladimir POUTINE et le Président Chinois. Ils sont puissants, certes, mais ils n’ont pas l’épaisseur charismatique de SENGHOR, De GAULLE, NKRUMAH, MAO, MANDELA, HASSAN II, HOUPHOUET BOIGNY, CABRAL, SANKARA, SELASSIE, KENNEDY, CASTRO, LULA, etc., ces monuments que Wade a la prétention de faire ses alter egos. Ces jeunes leaders du monde ont simplement la grandeur conférée par la puissance de leurs pays dans le concert des nations. Ce sont ces « quasi-gamins » qui, aujourd’hui, lui enjoignent de quitter le pouvoir, comme ils l’ont fait aux dirigeants des Etats non démocratiques. Il est aujourd’hui presque banni par la communauté internationale qui l’avait pourtant adulé. Ne l’a-t-il pas mérité, lui qui, au début de l’alternance disait qu’il pouvait nommer son chauffeur comme Ambassadeur ? Aujourd’hui, toutes les portes de la communauté internationale semblent fermées à celui qui avait fait du ski aérien son sport favori. Ceci est dommageable pour notre pays car il est le Président de la République. Or, malgré la situation actuelle que nous vivons, le Sénégal est et reste un Etat démocratique. Cette situation est une douloureuse parenthèse qu’il faut fermer rapidement. Notre pays est respecté à travers le monde non pas grâce aux minerais, au pétrole et autres matières premières qu’il n’a pas, mais grâce à la qualité de ses ressources humaines. C’est le résultat de décennies d’effort de notre diplomatie, elle qui a fait que notre pays est devenu comme une sorte de cabinet d’expertise, de consultance pour le reste du monde.

Il y a enfin, la belle ironie et la revanche de l’histoire. Son challenger n’est autre qu’un certain Macky SALL, l’homme dont il se plait à déclarer que c’est lui qui l’a créé. C’est cet homme-là, qui peut même être son petit-fils, qui l’a contraint à un second tour. Ça sent déjà l’humiliation.

Wade semble abandonné par le destin. Et tout le monde commence à se lasser de lui. Au premier tour, il avait bénéficié, de façon implicite des consignes de vote de la part de certaines familles religieuses. Mais pour le second tour, le mot d’ordre semble être la neutralité au sein de ces familles. C’est pourquoi il est dans une posture de mendiant qui sollicite prières et soutiens auprès des chefs religieux de seconde classe et des marchands ambulants. Il fait presque pitié quand, par exemple, on le voit solliciter secours auprès d’un homme qui a l’habitude de confesser en déclarant « man diangou ma ». Quelle décadence ?

Doit-on s’en étonner? Sa manière de faire ne donne-elle pas raison à Abdou Latif COULIBALY ? Rien qu’avec le titre de son livre intitulé « Wade, un opposant au pouvoir ou l’alternance piégée ». Wade est-il véritablement conscient de son statut de président de la République et de la nature de l’institution que ce statut incarne ? Après deux mandats, il court encore derrière le pouvoir alors qu’il est déjà Président de la République. Son attitude renvoie à celle de quelqu’un qui est à la recherche effrénée (réélection coûte que coûte) de quelque chose qu’il n’a jamais eu. Ou qui a pris conscience que l’on veut lui prendre ou même arracher cette chose qu’il croit lui appartenir en propre. Cela relève bien de sa conception patrimoniale du pouvoir. On peut en faire ce que l’on veut, en user et en abuser comme il le fait depuis l’alternance.

Cette élection est très importante pour lui dans la mesure où il a maintenant la claire conscience qu’il est sur le point de perdre le pouvoir, alors qu’il ne s’y attendait pas. Sa volonté était de rester au pouvoir aussi longtemps que possible. Le projet de modification de la Constitution entre dans cette logique. Il est toujours dans cette logique quand il dit qu’il n’a besoin que de trois ans, juste le temps de terminer ses travaux. Ces travaux qui ne sont en fait que deux, l’autoroute à péage et l’aéroport de Diass, sont en réalité ceux de son fils. Ils s’identifient à la famille du Président. Tout le reste du programme de campagne des Fal2012 est basé sur des promesses. Est-il raisonnable, responsable et sérieux de la part d’un Chef d’Etat de demander un troisième mandat de sept ans pour achever seulement deux chantiers ? Décidément, TANJA a fait des émules avec son fameux NZATCHE (je ne suis pas sûr de la prononciation) qui signifie continuité. Cela ne lui a pas porté bonheur. Est-il moralement acceptable qu’il ose regarder le peuple sénégalais, en lui disant « je suis le seul à pouvoir faire ceci cela » ? Ou plutôt que « mon fils est le seul à pouvoir faire telle ou telle chose » ? Cette élection n’est tout simplement qu’une manière détournée de réaliser ce que la coalition des forces lui a empêché le 23 Juin 2011 et que le peuple semble confirmer, c'est-à-dire, le refus de la conservation et de la confiscation du pouvoir par voie électorale.

A ce propos, il faut dire que l’une des plus grandes tares de Wade, c’est que dans la conduite des affaires de la nation, il manque souvent de perspectives, de stratégies et de bonne foi. Il aime mener, sans conviction, des actions dont la finalité ou l’utilité économique ou sociale n’est pas évidente. L’essentiel est que leur réalisation porte sa marque. Pour cela, il a plutôt une propension à la ruse et à l’argent. C’est là aussi une autre tare de lui, sa grande naïveté. Car le sénégalais est rusé. Il peut volontairement se laisser abuser ou faire croire, pourvu que cela l’arrange. On lui sert ce qu’il veut. C’est pourquoi son régime a été pendant une douzaine d’années, un gigantesque casino, un jeu de dupes avec son entourage. C’est ce qui explique la série d’échecs qu’il a connus depuis 2000 avec ses travaux inachevés, qui sont presque tous des gouffres à deniers publics.

Cette attitude du Président m’amène à douter de sa volonté de quitter le pouvoir. C’est pourquoi je partage le pessimisme de l’analyste-politologue Babacar Justin NDIAYE qui disait, lors de l’émission « OPINIONS » du dimanche 11 Mars 2012 de Walf TV, qu’il avait le sentiment qu’après le 25 Mars prochain, Wade ne bougera pas du palais. De ce point de vue, Wade me donne plutôt l’impression d’un homme qui semble avoir des relations pathologiques avec le pouvoir. Quelqu’un qui se trouve dans une situation d’accoutumance. Il n’en a pas encore assez du pouvoir, il n’en aura jamais assez. Le perdre le mettrait dans une situation de manque. Aussi, n’est-il pas disposé à le quitter, du moins pour l’instant. Il n’a pas le même agenda que le calendrier institutionnel. Il a le sien propre qu’il veut dérouler en l’imposant au peuple. C’est ce qui le met dans une posture de hors-la-loi vis-à-vis des institutions du pays. Dans une République, quand on termine son mandat, on quitte le pouvoir et c’est au peuple de faire son choix. Par le scrutin. C’est ce qui fait qu’en démocratie, une élection est comme une fête, un carnaval, dans une ambiance bon enfant. Regardez bien ce qui se passe présentement aux Etats Unis, en France et au Mali voisin, ces pays qu’on aurait dû considérer comme « sougnouy nawle ». C’est la situation que nous avions vécue lors de la présidentielle de 2000. C’est pourquoi la défaite d’Abdou DIOUF avait été en même temps comme le chant du cygne à son honneur. Il avait organisé une élection démocratique, libre et transparente. C’est en quittant le pouvoir de cette manière qu’il est véritablement entré dans l’histoire, au Panthéon des illustres dirigeants africains. Par la grande porte. L’histoire retiendra. Le peuple sénégalais le lui reconnaîtra et le lui en revaudra.

Il est trop tard pour Wade d’avoir une sortie honorable à l’instar de ses prédécesseurs. Son goût démesuré du pouvoir l’a irrémédiablement conduit à une élection qui n’est pas la sienne. Mais qui n’en est vraiment pas une non plus. Car Wade a gâché la fête avec sa candidature. Cette élection est plutôt une tragédie pour notre nation qui a pourtant une longue tradition en la matière. Dans notre histoire politique, elle aura été l’élection la plus longue, la plus meurtrière, la plus violente, la plus onéreuse, la plus affligeante. Et l’issue est toujours incertaine. Pourtant, opposant, Wade se plaisait à dire qu’il ne marcherait pas sur les cadavres pour entrer au palais. Mais aujourd’hui, avec la longue liste des morts et les sacrifices humains qui sont devenus un effet de mode, c’est comme s’il est en train de quitter le pouvoir sur des cadavres. Sa candidature est comme un défi qui s’apparente à une aventure dans laquelle il a voulu entrainer toute la nation sénégalaise. Toutefois, il y a une fin à toute aventure. Pour la sienne propre, le premier tour a sonné le tocsin. Quels qu’en seront les résultats, il restera le grand perdant.

Doudou MANE

Consultant

doudoumane@hotmail.com
Jeudi 22 Mars 2012
Doudou MANE