Le Sénégal à la tête de la CEDEAO : Le temps de la reconstruction stratégique (Boubacar Ly).


La désignation du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye à la présidence en exercice de la Conférence des chefs d'État et de gouvernement de la CEDEAO place Dakar au coeur d'une séquence régionale décisive. Le Sénégal obtient également un rôle institutionnel majeur avec la nomination du général Birame Diop à la présidence de la Commission de la CEDEAO à compter du 1er septembre 2026. Ce double positionnement ne doit pas être lu comme un simple succès diplomatique. Il intervient au moment où la CEDEAO traverse l'une des crises les plus profondes de son histoire : retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, consolidation de l'Alliance des États du Sahel, crise de confiance entre populations et institutions régionales, montée des menaces sécuritaires, contestation des sanctions, fragmentation économique et recomposition des partenariats internationaux.
Le Sénégal ne prend donc pas seulement la tête d'une organisation régionale. Il hérite d'une organisation à reconstruire.
 
Une CEDEAO fragilisée par sa crise de légitimité
 
Créée pour favoriser l'intégration économique ouest-africaine, la CEDEAO s'est progressivement imposée comme acteur politique et sécuritaire. Elle a souvent joué un rôle de médiation, de stabilisation et de pression diplomatique. Mais les crises récentes ont révélé ses limites. Aux yeux d'une partie croissante des opinions publiques ouest-africaines, la CEDEAO apparaît parfois moins comme une communauté de peuples que comme une organisation de sommets, de sanctions et de décisions perçues comme éloignées des réalités sociales.
 
La rupture avec les États de l'AES a accentué cette perception.
 
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont dirigés par des régimes militaires confrontés à des insurrections jihadistes depuis plus d'une décennie ; ces trois pays ont quitté la CEDEAO et constitué leur propre bloc régional, l'Alliance des États du Sahel. Le défi est donc double : restaurer l'autorité institutionnelle de la CEDEAO tout en rétablissant sa légitimité populaire. Une organisation régionale ne peut pas durablement fonctionner si ses décisions sont juridiquement solides mais politiquement contestées par les sociétés auxquelles elles s'adressent.
 
Sortir de la CEDEAO des sanctions
 
La CEDEAO doit désormais sortir d'une image trop exclusivement associée à la sanction. Les sanctions peuvent parfois être nécessaires. Mais elles ne peuvent constituer une doctrine régionale. Elles sont des instruments ponctuels, non une vision d'intégration. La crise avec l'AES a montré que la pression institutionnelle, lorsqu'elle n'est pas accompagnée d'une stratégie politique, économique et sociale crédible, peut produire l'effet inverse de celui recherché : renforcer les discours souverainistes de rupture, alimenter la méfiance populaire et pousser les États sanctionnés à consolider des alliances alternatives. Le moment sénégalais à la tête de la CEDEAO doit donc être celui d'un changement de méthode.
Il ne s'agit pas de renoncer aux principes démocratiques, ni d'accepter la banalisation des coups d'État. Il s'agit de comprendre qu'une organisation régionale ne peut pas se limiter à défendre ses textes. Elle doit aussi produire des solutions visibles pour les populations : sécurité, circulation, commerce, emploi, infrastructures, énergie, alimentation, mobilité et stabilité.
 
La CEDEAO ne sera crédible que si elle redevient utile.
La priorité : éviter une guerre froide ouest-africaine
Le danger majeur serait de voir l'Afrique de l'Ouest s'installer durablement dans une logique de blocs. D'un côté, une CEDEAO institutionnelle, soutenue par les États côtiers et les partenaires traditionnels. De l'autre, une AES sahélienne, militarisée, souverainiste, adossée à de nouveaux partenariats sécuritaires et décidée à construire ses propres instruments. Une telle division serait dangereuse pour toute la région. Elle fragiliserait la libre circulation, compliquerait le commerce, affaiblirait les chaînes d'approvisionnement, rendrait plus difficile la coopération sécuritaire et accentuerait la concurrence d'influence entre puissances extérieures. Or, malgré la rupture institutionnelle, les interdépendances demeurent. Les populations circulent. Les familles sont reliées. Les commerçants dépendent des corridors. Les ports côtiers servent les pays enclavés. Les crises sécuritaires du Sahel exercent une pression sur les pays du Golfe de Guinée. Aucun mur politique ne peut effacer cette géographie. La priorité stratégique doit donc être claire : éviter que la séparation institutionnelle ne devienne une fracture économique, sécuritaire et humaine irréversible.
 
Dialogue avec l’AES : ni naïveté, ni posture
 
Le Sénégal dispose d'un avantage particulier. Son image diplomatique, sa tradition de médiation et la posture relativement moins conflictuelle de Bassirou Diomaye Faye peuvent ouvrir une fenêtre de dialogue avec les États de l'AES. Mais ce dialogue ne doit être ni naïf ni purement symbolique. Il doit porter sur des sujets concrets : libre circulation des personnes ; maintien des échanges commerciaux ; transit des marchandises ; sécurité des corridors ; coopération contre le terrorisme ; gestion des frontières ; protection des populations déplacées ; mécanismes techniques de coordination ; prévention de l'extension de la menace vers les pays côtiers. L'objectif réaliste n'est pas nécessairement le retour immédiat du Mali, du Burkina Faso et du Niger dans la CEDEAO. L'objectif prioritaire doit être la coexistence organisée. Il faut inventer une diplomatie du lien minimal : même lorsque les institutions se séparent, les sociétés, les marchés et les impératifs sécuritaires doivent continuer à communiquer.
 
Reconstruire la CEDEAO par l’économie réelle
 
La CEDEAO ne peut pas être reconstruite uniquement par des déclarations politiques. Elle doit l'être par l'économie réelle. L'intégration régionale doit redevenir visible dans la vie quotidienne des citoyens et des entreprises. Cela suppose de concentrer l'action sur quelques priorités mesurables : fluidifier les corridors de transport ; réduire les barrières non tarifaires ; améliorer la sécurité des axes commerciaux ; renforcer les chaînes de valeur agricoles ; développer les interconnexions énergétiques ; faciliter le financement des PME régionales ; harmoniser certains dispositifs fiscaux et douaniers ; protéger la mobilité des étudiants, travailleurs et commerçants. L'intégration ne doit pas être un langage de technocrates. Elle doit devenir une expérience concrète pour les populations. Une CEDEAO rénovée doit pouvoir répondre à une question simple : qu'est-ce que l'appartenance régionale change dans la vie d'un agriculteur, d'un transporteur, d'un commerçant, d'un étudiant ou d'un entrepreneur ? Tant que cette question restera sans réponse visible, l'organisation restera vulnérable aux discours de rupture.
 
La sécurité régionale ne peut plus être externalisée
 
La crise sahélienne montre aussi l'échec d'une sécurité régionale trop dépendante de partenaires extérieurs. L'Afrique de l'Ouest a vu se succéder plusieurs modèles : coopération française, appui européen, dispositifs multilatéraux, partenariats bilatéraux, puis montée des partenariats russes dans l'espace AES.
 
Mais le changement de partenaire ne constitue pas, à lui seul, une stratégie de stabilisation. La CEDEAO doit donc repenser sa doctrine sécuritaire autour de cinq priorités : renseignement régional partagé ; contrôle des corridors ; protection des infrastructures critiques ; coopération entre États côtiers et sahéliens ; retour de l'administration, de la justice et des services publics dans les territoires fragiles.
 
La sécurité ne peut pas être seulement militaire. Elle est aussi administrative, économique, sociale et territoriale. La présidence sénégalaise de la CEDEAO doit porter cette idée : on ne stabilise pas une région uniquement avec des opérations. On la stabilise aussi avec des routes sûres, des marchés ouverts, des écoles fonctionnelles, des administrations présentes et des populations qui font de nouveau confiance à l'État.
 
Le Sénégal face à une responsabilité historique
 
Le Sénégal arrive à la tête de la CEDEAO dans un moment paradoxal. À l'intérieur, il est confronté à des tensions politiques, à une crise de la dette et à l'exigence de restaurer la confiance économique. À l'extérieur, il hérite d'une organisation régionale fracturée.
Mais cette fragilité peut devenir une opportunité. Dakar peut incarner une ligne médiane : ferme sur les principes, ouverte sur le dialogue ; attachée à la démocratie, mais lucide sur les limites des sanctions ; fidèle à l'intégration régionale, mais capable d'entendre la demande de souveraineté exprimée par les sociétés sahéliennes. Le Sénégal doit éviter deux erreurs. La première serait le triomphalisme diplomatique. La présidence de la CEDEAO ne sera pas un succès parce qu'elle a été obtenue. Elle ne le sera que si elle produit une méthode nouvelle. La seconde serait la prudence excessive. Dans une région en recomposition rapide, ne pas prendre d'initiative revient à laisser d'autres puissances, d'autres récits et d'autres alliances organiser l'avenir ouest-africain.
 
Pour une CEDEAO de la circulation, de la production et de la confiance
 
La CEDEAO doit redevenir une communauté de destin. Cela suppose de dépasser trois illusions. Première illusion : croire que l'on peut reconstruire la région en opposant simplement démocraties civiles et régimes militaires. Cette distinction est importante, mais elle ne suffit pas à traiter les causes profondes des crises. Deuxième illusion : croire que l'AES peut être ignorée. Les trois pays sahéliens sont géographiquement, économiquement et sécuritairement indispensables à l'équilibre de l'Afrique de l'Ouest. Troisième illusion : croire que l'intégration se défend uniquement par les textes. Elle doit être vécue, utilisée, financée et protégée.
La CEDEAO doit donc se réinventer autour d'une doctrine simple : faire circuler les personnes, sécuriser les territoires, produire davantage de valeur régionale et reconstruire la confiance politique.
C'est sur ce terrain que le leadership sénégalais sera jugé.
 
Reconstruire avant de sanctionner
 
L'Afrique de l'Ouest n'a pas besoin d'une nouvelle guerre des blocs. Elle a besoin d'une architecture régionale capable de reconnaître les ruptures, d'organiser les interdépendances et de préparer les réconciliations futures.
La présidence sénégalaise de la CEDEAO ouvre une fenêtre rare. Elle peut être une simple séquence protocolaire. Ou elle peut devenir le point de départ d'une reconstruction stratégique.
Pour cela, Dakar devra proposer une méthode : dialogue technique avec l'AES, relance de l'intégration économique, sécurité des corridors, réforme de la gouvernance communautaire, implication des sociétés civiles et restauration de la confiance populaire.
La CEDEAO ne retrouvera pas son autorité uniquement en rappelant ce qu'elle est dans les textes. Elle la retrouvera en démontrant ce qu'elle apporte aux peuples.
Le Sénégal a aujourd'hui l'occasion de porter cette ambition : faire de la CEDEAO non plus seulement une organisation de réaction aux crises, mais une communauté de circulation, de production, de sécurité et de souveraineté partagée.
 
Boubacar LY
Consultant en intelligence économique & management stratégique
Analyste en géopolitique africaine
Doctorant DBA - Eklore School of Management / ESC Pau
Mardi 21 Juillet 2026
Dakaractu