« La fabrique de l’imposture » (Par Soro DIOP)


La dernière sortie à grands tapages médiatiques, à la fin feu de paille, sur l’affaire dite du fer de la Falémé, signée par Ousmane Sonko, aura eu le mérite de révéler au grand jour, comment l’ex-inspecteur des Impôts et Domaines est expert dans l’art de faire du faux le vrai. Nombreux ont été ceux qui ont fait la moue, après sa conférence de presse au cours de laquelle il avait promis des révélations fracassantes sur le dossier concernant le fer de la Falémé. Rien de béton dans ce fer ! L’imposteur a voulu faire gober que le MOU (ou lettre d’intention) entre le gouvernement et la société turque Tosyali valait contrat définitif. Comme sur d’autres affaires, en lieu et place de preuves, on a assisté à un jeu d’imposture auquel Ousmane Sonko ne cesse de s’adonner.

 

Et vous savez quoi ? Des néo-croisés du chef en plumes des patriotes et quelques relais politico-médiatiques s’offusquent et traitent de corrompus et autres joyeusetés tous ceux qui ripostent aux discours, aux accusations et aux enfumages d’Ousmane Sonko dont les répondeurs automatiques dans les réseaux sociaux décuplent la nocivité des mots. Comme un mot d’ordre donc, il faut laisser Sonko librement à ses mots. Or, les mots sont comme des chiens, disait l’autre. On les domestique ou on les enrage. Seuls les esprits faibles succombent à ce terrorisme politique, médiatique et intellectuel.  

 

L’homme ne réduira pas au silence les esprits vaccinés contre toute fragilité. Les ripostes par des injures et des insanités ne doivent pas être opposés à Ousmane Sonko. Ce serait participer à noyer le… poison qu’il distille. Il s’agit, au contraire, de déconstruire son discours et ses méthodes qui relèvent d’un art consommé de l’imposture qui, comme le définit Larousse, est l’«action de tromper par de fausses apparences ou des allégations mensongères, de se faire passer pour ce qu’on n’est pas».

 

Le mode opératoire d’Ousmane Sonko, comme celui de tout imposteur, consiste souvent à partir d’un fait, d’une réalité. Mais c’est pour faire au fait ce qu’il ne fait pas. C’est pour faire dire au vrai ce qu’il ne dit pas. C’est faire habiller la réalité par le faux pour ériger en citadelle apparemment imprenable une mystification ou une escroquerie. Aussi bien dans l’affaire des 94 milliards à laquelle il est mêlé, que dans les prétendues révélations sur le Pétro-Tim et le fer de la Falémé, Ousmane Sonko part d’une bribe de vrai pour construire une montagne de faux montés avec emphases, grossissements et parfois grossièreté pour alimenter l’imaginaire d’une partie de réseaux sociaux et de quelques esprits faibles ou très partisans, en manque de romans et de héros.  

 

A partir des faits et de réalités partielles et parcellaires, il fabrique des canulars et façonne des enflures bruyamment justifiées par ses cuirassiers dans les réseaux sociaux qui tentent, par les insultes, les propos orduriers et les mensonges, de terroriser tous les contempteurs de leur patriote en chef. Et puis, le narcissique n’est jamais loin de l’imposteur.

 

APPARENCE, BLUFF ET SPECTACLE

 

Andrée Bauduin, auteur de l’ouvrage, «Psychanalyse de l’imposture», a disséqué les multiples visages de l’imposteur qui, au-delà de son narcissisme, use et abuse d’astuces et autres stratagèmes pour se faire admirer. Denise Bouchet-Kervella dans la Revue française de psychanalyse(Volume 72. 2008) en a brillamment fait l’économie. L’ouvrage promène ses lecteurs dans les arcanes d’une analyse psychanalytique de l’imposture. Lisez-le ! On dirait que c’est Sonko qui y a été mis sur un divan freudien.

Sous ce rapport, Ousmane Sonko n’est pas un banal menteur comme le présentent ses détracteurs. Il est plutôt quelqu’un qui s’est inventé un personnage imaginaire et qui a fini par croire que ce personnage existe réellement en cherchant la confirmation auprès de l’autre. Il suffit de voir ses entrées et ses prestations lors des manifestations de l’opposition.

 

« Ce que cherche l’imposteur, c’est à faire vrai, faute peut-être d’avoir jamais pu être vrai», dit André Bauduin. Qui vous a dit qu’il parle de Sonko ? Vous voulez encore appréhender la catégorie à laquelle appartiennent les gens comme Ousmane Sonko ? «Ils sont en recherche d’un partenaire qu’ils pourraient à la fois duper et idéaliser, avec lequel ils formeraient un couple d’élite pour donner corps et réalité à la fable mégalomaniaque qu’ils entretiennent au sujet d’eux-mêmes».

Des imposteurs comme Sonko, on en trouve aussi dans les lieux de travail, les réseaux sociaux, les télévisions, les journaux, les sites d’informations sont de plus en plus envahis par des experts de la manipulation, de la dissimulation, des mises en scènes et des bluffs. Ils se présentent en sauveurs sous les apparences d’anticonformistes. Réactions à chaud, commentaires de l’actualité presque chaque jour sur tous les sujets, sur n’importe quel petit événement, sur les épiphénomènes, voilà le condensé de la nouvelle discipline médiatique de certains «spécialistes» de rien et experts en tout. Ils courent les studios et les plateaux de télévision, tels des «oracles vivants». Ces intellectuels devenus «rédacteurs en chef», «chroniqueurs» et «éditorialistes», verbes et verbiages haut, ont fini par faire croire que «rien ne semble plus au vrai que le faux» en installant et instaurant un système basé sur l’apparence, le bluff et le spectacle.

 

Il en est ainsi de l’emballage de l’antisystème, élément du marketing électoral servi par le candidat Sonko lors de la dernière présidentielle. Il sait que dans une opposition-spectacle en carence de programme alternatif, il est plus facile de sublimer l’apparence plus que le fond, la fiction plus que la réalité, le devant plus que l’intérieur, la performance plus que le sens, la popularité plus que le mérite, l’opinion plus que la pensée. Alors, il ne faut pas quitter les feux médiatiques dans un contexte de concurrence féroce et d’attrait pour le buzzdans les réseaux sociaux. Le buzz tue le scoop. Alors, les imposteurs trouvent du pain bénit dans la course aux scoops qui sacrifie parfois  la vérification et l’authenticité  à la vraie mais patiente information.

 

Roland Gori, psychanalyste, auteur du livre «La fabrique des imposteurs», fait une remarque à méditer : «aujourd’hui, nous vivons des formes dégénérées de démocratie, une démocratie d’expertise et d’opinion (…) L’acte politique, c’est le courage d’inventer l’avenir, de faire bouger les normes. Non pas d’esquiver les conflits, mais de les laisser émerger et de les traiter par des débats citoyens».

 

 

Mardi 3 Septembre 2019
Dakaractu



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