La convocation de Doudou Wade à l’épreuve de l’État de droit


La convocation de Doudou Wade pose un problème sérieux. Une convocation n’est certes pas une condamnation mais elle n’est jamais neutre. Elle exerce une pression, envoie un signal, crée un précédent. Lorsqu’elle intervient en l’absence d’infraction caractérisée, elle glisse dangereusement de la justice vers l’intimidation.

La jurisprudence est constante sur ce point. La Cour de cassation (chambre criminelle, 28 février 2012, n° 08-83.926) a rappelé que la liberté d’expression protège les opinions, y compris radicales, choquantes ou offensantes, dès lors qu’elles ne constituent pas un appel direct, clair et non équivoque à la commission d’actes illégaux.

Depuis l’arrêt Handyside c. Royaume-Uni du 7 décembre 1976, la Cour européenne des droits de l’homme considère la liberté d’expression comme l’un des fondements essentiels de toute société démocratique. Elle protège non seulement les idées accueillies favorablement mais aussi celles qui « heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population ».

Qu’est qu’on a compris des propos de Doudou Wade qui ont été diversement interprétés ? 

Il a évoqué des exemples historiques étrangers, notamment la trajectoire institutionnelle de la France, pour illustrer le fait que certaines crises ont, ailleurs et à d’autres époques, été résolues par des ruptures non démocratiques notamment par un coup d’État. 

Là, on demeure dans le registre de l’analyse historique et comparative. Aucun appel n’est adressé à l’armée sénégalaise.

La convocation de Doudou Wade pose donc un véritable problème.

La difficulté est aggravée par l’incohérence politique et morale de la situation. 

Ceux qui gouvernent aujourd’hui ont tenu, hier, des propos autrement plus explicites, sans jamais être inquiétés.

Le 19 mai 2025, dans une interview accordée à la RTB  Radiodiffusion Télévision du Burkina, Ousmane Sonko justifiait la prise du pouvoir par la force en ces termes : « Des gens qui arrive au pouvoir par les armes ont été adulés parce qu'ils ont fait des résultats. Des gens sont arrivés par les urnes, ils ont été renversés parce qu'ils n'ont pas fait de résultats. Le plus important c'est notre rapport avec nos peuples. »

En affirmant que des dirigeants arrivés au pouvoir par les armes auraient été « adulés » du fait de leurs résultats, tandis que d’autres, issus des urnes, auraient été renversés pour leur inefficacité supposée, il opère une relativisation explicite du principe démocratique au profit d’une logique strictement utilitariste du pouvoir. Le suffrage universel n’y apparaît plus comme un fondement intangible de la légitimitémais comme un moyen parmi d’autres, révocable dès lors que l’exécutif ne satisferait plus l’attente des peuples.

Cette grille de lecture n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une continuité discursive déjà perceptible le 14 mars 2023, lors du meeting tenu au terrain ACAPES, dans un contexte de crise politique aiguë. En interpellant publiquement l’armée sénégalaise en ces termes : « si Macky Sall fait ce qu’il veut faire, nous demandons à l’armée de jouer son rôle ».

Ousmane Sonko franchissait une ligne particulièrement sensible dans un État constitutionnel fondé sur la subordination stricte des forces armées au pouvoir civil. Cette adresse directe à l’institution militaire, en dehors de tout cadre constitutionnel, ne relevait ni de la métaphore ni de l’analyse académique. Elle constituait un appel politique explicite, formulé dans un moment de tension extrême.

Sans compter le communiqué du 1er juin 2023 publié par le parti PASTEF, par lequel il était explicitement demandé aux forces de l’ordre et aux Forces armées de désobéir aux ordres émanant de l’autorité légale. 

Ce texte marque un seuil supplémentaire non plus dans l’allusion ou l’interpellation circonstancielle mais dans l’appel direct à la rupture de la chaîne de commandement et du principe cardinal de discipline républicaine. 

Ces déclarations n’ont donné lieu ni à convocation ni à poursuite.

Le véritable danger n’est donc pas dans la parole de Doudou Wade mais dans ce que révèle sa convocation.

Une démocratie ne se protège pas en criminalisant l’analyse ni en suspectant l’opinion. Elle se renforce par le débat, la contradiction et la confrontation des idées.

Doudou Wade s’oppose à ce régime avec courage et constance, en assumant pleinement ses positions. Mais cette opposition ne l’a jamais éloigné des principes démocratiques et républicains auxquels il est resté fidèle tout au long de son parcours. Cet épisode ne saurait donc servir de prétexte à ses pourfendeurs, d’autant plus prompts à jubiler hier lorsque leur propre leader faisait, sans détour, l’apologie de l’intervention armée.

Thierno Bocoum
Président AGIR-LES LEADERS
Samedi 31 Janvier 2026
Dakaractu