L’IA FACE A HOLLYWOOD : La guerre des images


En juin 2025, Disney et Universal attaquent Midjourney en justice. Warner Bros les rejoint trois mois plus tard. Le grief est simple. L'outil d'intelligence artificielle génère à la demande, des images de Dark Vador, d'Homer Simpson ou de Superman. Un an plus tard, l'affaire prend un tour inattendu. Midjourney exige que les studios ouvrent leurs propres dossiers sur l'IA. Le procès dépasse dès lors, le seul sort de l'entreprise californienne. Il touche à une question que chaque créateur, chaque dirigeant, chaque prompt doit désormais se poser. Que reste-t-il de la propriété intellectuelle quand une machine peut tout reproduire ?
 
Le 11 juin 2025, Disney Enterprises et Universal City Studios déposent une plainte devant le tribunal fédéral du district central de Californie. Leur cible est Midjourney, un service d'intelligence artificielle qui génère des images à partir de simples descriptions textuelles. Le dossier, référencé « 2:25-cv-05275 », énumère des dizaines d'exemples. Des utilisateurs demandent à Midjourney de dessiner Dark Vador, Elsa, Shrek ou Bambi. Le service s'exécute sans hésiter.
Les studios réclament trois choses. Des dommages et intérêts, qui peuvent atteindre 150 000 dollars par œuvre reconnue comme contrefaite selon la loi américaine sur le droit d'auteur. Un procès devant jury. Une injonction qui interdirait à Midjourney toute nouvelle reproduction de leurs personnages.
En septembre 2025, Warner Bros Discovery rejoint la procédure. Le studio ajoute à la liste Superman, Batman, Bugs Bunny et Scooby-Doo. Les trois plaignants s'appuient sur le même argument. Midjourney a entraîné ses modèles sur des images protégées, sans licence, puis a mis à la disposition du public un outil capable de reproduire ces personnages à volonté.
Le service d'intelligence artificielle ne conteste pas que ses modèles génèrent ces images. L'entreprise invoque le fair use, la doctrine américaine qui autorise, sous certaines conditions, l'usage d'une œuvre protégée sans l'accord de son auteur. Elle affirme que l'apprentissage d'un modèle sur des images publiques est un usage transformateur, distinct de la copie pure et simple.
 
La riposte de Midjourney
Un an après le dépôt de la plainte, Midjourney change de terrain. Début juillet 2026, l'entreprise dépose une requête pour forcer les studios à divulguer leur propre usage interne de l'intelligence artificielle. L'argument juridique porte un nom précis. La doctrine des mains propres, unclean hands en anglais. C'est un principe ancien de l'équité américaine. Celui qui demande justice à un tribunal doit se présenter avec des mains propres. S'il a lui-même commis la faute qu'il reproche à son adversaire, sa demande perd de sa force.
Midjourney soutient que Disney, Universal et Warner Bros entraînent eux-mêmes des modèles d'intelligence artificielle en interne, pour le storyboard, la préproduction ou la génération d'idées visuelles. Si ces modèles s'appuient sur des œuvres protégées sans licence, l'argument des studios perd une partie de sa force. On ne peut pas reprocher à un concurrent une pratique que l'on exerce soi-même.
L'avocat de Midjourney, Bobby Ghajar, du cabinet Cooley, résume la stratégie dans les documents déposés au tribunal. Il écrit que si les studios font eux-mêmes ce qu'ils cherchent à sanctionner, cette preuve touche au cœur de la défense de Midjourney. L'entreprise demande l'accès aux plans d'affaires liés à l'IA des studios, à leurs bases d'entraînement, aux poids de leurs modèles, et même à des présentations internes destinées à leurs conseils d'administration.
Midjourney va plus loin. L'entreprise veut aussi obtenir l'ensemble des prompts que les employés des studios ont eux-mêmes soumis à Midjourney, pas seulement ceux cités dans la plainte. L'idée est simple. Si les enquêteurs des studios ont dû multiplier les tentatives avant d'obtenir une image contrefaisante, cela affaiblirait l'accusation. Le dossier révèle qu'un enquêteur mandaté par les studios, un certain Bruce Ward, a réussi à générer des personnages protégés avec la version 8 du modèle de Midjourney, alors que les versions précédentes avaient échoué. Midjourney veut savoir combien de tentatives ont échoué avant ce résultat.
 
La décision du tribunal, pour l'instant
Le 15 juin 2026, le magistrat chargé de la mise en état de l'affaire, Joel Richlin, tranche partiellement. Il accorde à Midjourney l'accès aux informations concernant les outils d'IA que les studios proposent au grand public. Il refuse en revanche, que les studios dévoilent leurs usages internes, ceux qui restent en coulisses. Le juge estime que ces éléments ont peu de rapport avec la question centrale du procès, à savoir si Midjourney a violé le droit d'auteur des studios.
Midjourney n'accepte pas cette limite. Le 29 juin 2026, l'entreprise dépose une requête pour que le juge fédéral John Kronstadt révise cette décision. L'audience est fixée au 17 août 2026, c’est-à-dire aujourd’hui, devant la Cour du district central de Californie, à Los Angeles. L'avocat des studios, David Singer, qualifie la démarche de Midjourney de manœuvre de diversion. Selon lui, les studios ne cherchent pas à interdire l'intelligence artificielle ni à fermer Midjourney. Ils veulent seulement que l'entreprise cesse de reproduire leurs personnages sans autorisation.
Le calendrier de la procédure donne une idée de la durée qui reste à courir. Les premières expertises doivent être communiquées à partir du 14 octobre 2026. Les expertises de réfutation suivront le même mois. La phase d'expertise s'étend jusqu'en novembre 2026. Le procès devant jury, lui, n'est pas encore programmé.
 
La question de fond : la propriété intellectuelle
Ce dossier dépasse le cas d'une seule entreprise. Il touche à une question que le droit américain n'a pas encore tranché de façon claire. Un modèle d'intelligence artificielle qui s'entraîne sur des millions d'images protégées commet-il une contrefaçon au moment de l'entraînement, ou seulement au moment où il produit une image identifiable ? Et si les studios eux-mêmes pratiquent ce type d'entraînement pour leurs propres besoins créatifs, peuvent-ils encore réclamer une protection totale contre cette pratique chez un tiers ?
D'autres procès en cours donnent des indices. Dans l'affaire Andersen contre Stability AI, jugée en juin 2026 par un tribunal californien, la justice a déjà dû se pencher sur des questions comparables concernant l'entraînement d'un générateur d'images. Dans le secteur musical, la procédure de découverte a révélé que certains modèles avaient été entraînés sur des millions de pistes protégées. Ces précédents montrent une tendance. L'ensemble du secteur culturel, studios compris, s'appuie sur des données protégées pour développer ses propres outils d'IA.
Cette réalité change la nature du débat. Il ne s'agit plus seulement de savoir si Midjourney a tort. Il s'agit de savoir si l'industrie entière fonctionne aujourd'hui sur un principe implicite. Chacun s'entraîne sur les œuvres des autres, et personne ne veut l'admettre publiquement.
 
Pourquoi cela nous concerne?
Deux issues sont possibles, et chacune a des conséquences directes pour nous, que l’on soit créateur, formateur, consultant ou dirigeant d'entreprise.
Si les studios obtiennent gain de cause, Midjourney et les outils comparables devront soit fermer certaines fonctionnalités, soit passer sous licence payante pour utiliser des personnages ou des styles protégés. Le coût d'accès à ces outils augmentera. Les créateurs indépendants, en Afrique comme ailleurs, qui utilisent aujourd'hui ces plateformes à faible coût pour produire des visuels, des supports pédagogiques ou des contenus de communication, verront leurs options se réduire.
Si Midjourney l'emporte, la norme inverse s'installe. L'entraînement de modèles sur des œuvres protégées, sans licence ni compensation, devient une pratique tolérée par les tribunaux américains. Cela concerne aussi nos propres créations, nos textes, images et travaux publiés en ligne. Un modèle pourrait s'en nourrir sans que nous en soyons informés ni rémunéré.
Dans les deux cas, le principe qui protège notre travail est en jeu. Ce procès ne se limite pas à Hollywood contre la Silicon Valley. Il fixe, pour les années à venir, la frontière entre ce qu'un modèle d'intelligence artificielle a le droit d'apprendre et ce qui reste la propriété exclusive de celui qui l'a créé.
L'enjeu dépasse aussi la seule sphère américaine. Les décisions rendues par les tribunaux de Californie servent souvent de référence dans les débats sur la régulation de l'IA ailleurs dans le monde, y compris dans les juridictions africaines qui commencent tout juste à légiférer sur le sujet. La manière dont ce procès traite la notion de propriété d'une image générée par une machine influencera directement la façon dont d'autres pays définiront, demain, les droits d'un créateur face à un algorithme.
 
Ce qu'il faut retenir
L'audience de ce 17 août 2026 devant le juge fédéral John Kronstadt à Los Angeles ne tranchera pas le fond du dossier. Elle décidera seulement si les studios doivent ouvrir leurs propres pratiques internes à l'examen. Mais cette décision, même technique, oriente déjà le débat public. Elle rappelle qu'aucun acteur, studio ou entreprise d'intelligence artificielle, ne peut aujourd'hui prétendre à des mains totalement propres sur la question de l'entraînement des modèles.
Le procès continuera au moins jusqu'à la fin de l'année 2026, avec l'échange des expertises. Une date de procès devant jury n'a pas encore été fixée. D'ici là, chaque prompt envoyé sur une plateforme d'IA générative reste, d'une certaine façon, une pièce à conviction potentielle dans un débat qui définira ce que signifie posséder une image.
Pour un dirigeant africain qui envisage d'intégrer l'IA générative dans ses outils de communication, la leçon immédiate n'est pas juridique, elle est stratégique. Aucun cadre réglementaire stable n'existe encore pour arbitrer entre l'usage de l'IA et la protection des créateurs. Attendre l'issue de ce procès avant de fixer des règles internes claires sur l'usage de l'IA générative, notamment pour tout contenu destiné à la publication, reste la position la plus prudente.
Alioune BA
Spécialiste de l’Ethique de l’IA

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Lundi 17 Aout 2026
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