Kofi Annan ou l’Afrique à la manoeuvre au Palais de verre de Manhattan


 
Il aura joué  - et bien joué - sa partition dans ce que l’on pourrait appeler la saga des enfants d’Afrique, champions d’ailleurs. Il aura marqué son époque d’une empreinte enviable. Il aura séduit par sa détermination, son sens de l'écoute, son calme olympien. Guelel, le vieux pêcheur de Thiayede-Matam, l’aurait sans doute “louangé” de son mot plein de sagesse qu’il a, un jour, lancé, admiratif, à une de ses idoles: “so mayo hewi dediate” (quand le fleuve est plein, il ne fait pas de vagues). Il, c’est Kofi Annan, ancien Secrétaire Général de l’ONU qui vient de nous quitter, sur la pointe des pieds.
 
Il avait succédé à un autre grand africain, Boutros Boutros Ghali, avec cette différence - et cet atout -  que lui, Annan, était un homme du sérail. L’enfant de Koumassi connaissait bien, en effet, le Palais des bords de l’Hudson, ce grand et majestueux édifice d'où bat le coeur du monde et où se “marchande” le destin des peuples, édifice à la fois mirador et pouls de cette toile d'araignée que forment les cinq continents.
 
“Porteur de paix, homme de principes” ont souligné ses compatriotes universitaires en parlant de l’ancien collègue. Charisme, aura, talent ,que sais-je encore?, a-t-on évoqué - à l’unisson - ici comme ailleurs. Dans le concert des témoignages post-mortem, il n’est pas jusqu'à Vladimir Poutine, peu prolixe en la matière, qui n’ait salué chaleureusement la memoire du defunt diplomate. De partout, c’est le même air, la même symphonie - au tempo de deuil - que l’on a entendus dans la diversité des langues et dans la communion des coeurs.
 
Si les hommages étaient des bulletins de vote, Koffi Annan serait un élu de l'humanité,oh! pardon, de l'unanimité. À l'épreuve des défis et turbulences d’un monde d’incertitudes, le seul homme du sérail et fonctionaire noir - qui sera parvenu jusqu’ici à occuper le poste de SG de l’ONU - aura oeuvré avec la perspicacité d’un homme de terrain, l’engagement d’un intellectuel vrai et honnête et la générosité d'un citoyen du monde aux convictions fortes et d’une foi à toute épreuve.
 
Que n’aura-t-il pas fait pour rendre l’ONU plus adaptée à son époque, plus souple et plus efficiente de par ses efforts soutenus pour une réforme du Conseil de Sécurité et une revue critique des erreurs de L’Organisation dans les conflits - la Bosnie et le Rwanda notamment. Il aura également été cet artisan lucide d’un agenda plus social qui prenait en compte la lutte contre la pauvreté, le sida et la fracture numérique entre pays développés et pays moins  nantis.
 
Irak, Bosnie et Rwanda resteront certes, entre autres conflits, des tâches indélébiles dans les pages du livre d’Histoire onusien dont chacun et tous, nous devons avec lui assumer la responsabilité mais dont il aura aussi écrit de belles et bonnes feuilles en acteur de bonne volonté, constamment en quête de paix. En lui décernant sa fameuse distinction, le Jury d’Oslo n’aura fait que confirmer et conforter ce grand Amour, ce “Nobel” (en ouolof) qu'Annan vouait à la Paix. C'était son combat, c'était son credo, cette paix qui fait taire les armes, qui soulage les malades et rassure réfugiés et apatrides, tous ces “blessés de la vie” dont  souffrance et errance rythment le quotidien.
Au soir d’un jour de tragédie du côté de Dallas (Texas), feu Lamine Diakhate, journaliste et écrivain, Directeur de Radio-Sénégal d’alors, avait, dans un bel éditorial, loué le défunt Président Kennedy en ces termes : “Un homme était venu qui portait sur sa tête tout le pouvoir, dans sa poitrine toute la volonté, le monde l’accueillit, le féta; il refusa de se griser…”. Cet homme c'était aussi Kofi Annan.
 
Le Ghana avait déjà offert à l’Afrique et au monde Kwame Nkrumah, ce rêve brisé du Panafricanisme. Il nous aura aussi donné Kofi Annan, symbole précieux du combat inachevé d’un fils d’Afrique pour le bien-être du monde. L’Afrique s’honore assurément d’avoir, avec Annan, servi la diplomatie internationale et la diplomatie tout court jusqu’au bout de la foi. Hérodote, l’historien grec, avait dit de l’Egypte qu’elle était “un don du Nil”, Kofi Annan était à n’en pas douter, “un don de la Diplomatie”.
 
Pour cette raison, ne serait-il pas souhaitable qu’il puisse être  créé - quoi dire au juste?- un “Prix Koffi Annan pour l’Action diplomatique” qui viendrait récompenser un homme, une femme ou une institution dont les mérites en la matière sont reconnus de tous ou alors que ne penserait-on pas à une “Bourse Kofi Annan” pour des stages destinés à des étudiants en fin de cycle de formation diplomatique ou à de jeunes diplomates débutants pour, comme on dit, leur mettre le pied à l'étrier ?                                        
 
En portant  l’enfant de Koumassi en terre ce 13 septembre, l'Afrique conservera jalousement l'exemple qu'il fut et demeure mais aussi l'idéal qu'il portait en lui.
 
Mahmoudou Cheikh KANE
Conseiller des Affaires Étrangères à la retraite
Samedi 15 Septembre 2018
Dakaractu



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