Le Professeur Alioune Badara Fall, agrégé en droit public et enseignant à Sciences Po Bordeaux, a accordé une interview exclusive à Dakaractu en marge du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique. Il y aborde sans détour les transitions politiques qui s’éternisent sur le continent, la question de la légitimité démocratique et la nécessité pour les États du Sahel de renouer avec les organisations régionales.
Interview...
Les régimes militaires s’installent dans la durée. Ne pensez-vous pas qu’il existe parfois une certaine approbation, voire un consentement tacite des populations ?
C’est une question difficile, car il est très délicat de mesurer fidèlement l’intention ou la volonté réelle des populations. Ce n’est pas évident. Parfois, les populations sont contraintes de soutenir le pouvoir en place par crainte de représailles. Parfois, elles y adhèrent sincèrement dans l’espoir d’une vie meilleure. Il est donc impossible de trancher de l’extérieur.
Ce que j’observe, en revanche, ce sont les faits : lorsque les partis politiques sont dissous et que le mandat du président est prolongé indéfiniment, j’ai de quoi m’inquiéter, car je ne sais plus si les populations sont encore en mesure de contrer un tel mouvement.
Tout à l’heure, j’échangeais avec des collègues d’autres pays qui me posaient des questions. Je leur ai demandé pourquoi ils ne les posaient pas chez eux avec le même courage. Ils m’ont répondu que ce que je faisais en tant que Sénégalais allait de soi, mais que chez eux, poser ces questions pouvait mettre en danger leur famille. C’est cela qui est difficile à comprendre.
Le vrai problème, c’est celui de la légitimité : quelle est la proportion de la population qui accepte réellement un pouvoir non constitutionnel, un pouvoir factuel ? Comment le mesurer ? C’est impossible. Je ne peux donc pas répondre pleinement à votre question.
Ce que je sais, en revanche, c’est que si ces gouvernements s’éternisent, les nouvelles générations n’accepteront pas de subir ce que nous avons subi. Tôt ou tard, les jeunes déboulonneront ces dirigeants qui ne répondent pas à leurs aspirations. Cette génération est connectée au monde : les réseaux sociaux lui permettent de voir comment vit un jeune Allemand, un jeune Australien ou un jeune Brésilien de vingt ans. Ils sont désormais exigeants et veulent les mêmes conditions de vie. Les gouvernants ont donc tout intérêt à aller dans le sens de ces aspirations. C’est cela aussi, la démocratie.
Concrètement, que faut-il faire pour ramener ces dirigeants à la raison et restaurer l’ordre constitutionnel ? Des organisations comme la CEDEAO ont-elles la capacité d’agir ?
Mon opinion est que ces États devraient rejoindre les organisations régionales, à commencer par la CEDEAO. Il peut y avoir des désaccords, des raisons qui expliquent une rupture, mais nos pères fondateurs avaient largement préconisé l’unité africaine. Ce qui se passe aujourd’hui ne va pas dans ce sens. Quelles que soient les raisons invoquées par les pays du Sahel pour s’en éloigner, leur retour au sein de ces organisations est souhaitable, car nous avons tous un destin commun, des problèmes communs, des contraintes communes, notamment au plan géopolitique.
Comment y parvenir ? Je pense que c’est une question d’intelligence, d’humilité et de dialogue. Il faut s’asseoir autour d’une table et raviver ces idéaux portés par les pères fondateurs depuis l’Organisation de l’unité africaine. C’est là, je crois, que réside l’avenir du continent.
La désunion, elle, ne profite qu’à d’autres. Les puissances étrangères cherchent à exploiter ces divisions à leur avantage économiquement, financièrement. La désunion n’est pas ce dont l’Afrique a besoin.
Nous traversons une crise mondiale où la démocratie occidentale elle-même est ébranlée, où les économies vacillent. C’est précisément en ce moment que l’Afrique doit réfléchir à sa destinée, en s’appuyant sur ses propres forces : ses ressources énergétiques, sa jeunesse, son intelligence. Nous avons toutes les richesses nécessaires pour figurer parmi les grandes nations. C’est cela l’enjeu...