Imbroglio saharo-sahélien Phase malienne…


Une dizaine de jours après son arrivée au pouvoir, le Conseil National pour le Redressement de la Démocratie et la Restauration de l’Etat (CNRDRE), junte militaire sous la direction du capitaine Amadou Haya Sanogo, se retrouve sous la pression d’un double danger.
Militaire, tout d’abord, avec la progression du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), qui a conquis, avec l’appui du mouvement islamiste « Ansar Dine », dit-on, Kidal, la grande ville du Nord, le vendredi 30 mars dernier, puis Gao, le lendemain. Dimanche, Tombouctou était encerclée, selon un communiqué de la rébellion. « Le camp militaire est vide. La plupart des soldats venus du Sud ont fui. Il n'y a que les Arabes qui défendent la ville », a confié une source malienne en lien avec les habitants et l'armée.
La chute de Tombouctou livrerait la quasi-totalité du Nord-Mali au MNLA et à ses alliés. Ce qui explique le SOS lancé, par la junte, juste après la chute de Kidal, sollicitant l’aide de la communauté internationale pour stopper l’avancée inexorable des rebelles.

Menace de blocus diplomatique et financier
Parallèlement à la progression du MNLA, le CNRDRE se retrouve sous le viseur de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), organisation sous-régionale dont la présidence est actuellement assurée par le chef de l’Etat ivoirien, Alassane Ouattara. Après l’annulation du déplacement vers Bamako, le jeudi 29 mars, pour « raisons de sécurité », les chefs d’Etat de la CEDEAO ont tenu, finalement, séance d’urgence à Abidjan. Rencontre à l’issue de laquelle les pays d’Afrique de l’Ouest ont brandi la menace de sanctions diplomatiques et financières contre la junte malienne, donnant un court délai de 72 heures, pour un retour à l’ordre constitutionnel.
Une menace extrêmement sérieuse, compte-tenu de la position géographique du Mali, véritable interland dont les plus proches portes maritimes se trouvent à quelque 1200 kilomètres de la capitale : Abidjan, Dakar ou Nouakchott. Un blocus financier « entraînerait la fermeture des banques, la coupure des routes et un rapide assèchement des marchés ». De fait, ce pays enclavé dépend, presque exclusivement, des ports d’Abidjan et de Dakar, pour son commerce, et le terminal de Nouakchott, abrité par un pays non-membre mais proche partenaire de la CEDEAO, qui tente d’attirer les opérateurs maliens depuis quelques années, ne pourrait, à lui seul, combler le gap. Il est, en outre, peu probable qu’il s’y hasarde. Nouakchott vient, en effet, de criminaliser, constitutionnellement, la pratique des coups d’Etat et a vivement condamné le putsch du 23 mars dernier.
Gouvernée par un régime issu d’une action similaire à celle du capitaine Sanogo, « légalisé », depuis, par un scrutin présidentiel fortement contesté, la Mauritanie serait-elle en dispositions d’aider le nouveau pouvoir à empêcher l’effondrement du Mali ? Comment réagirait la CEDEAO, en cas de divergence d’appréciation de Nouakchott, sur l’ultimatum lancé contre Bamako ? Difficile, pour l’heure, d’apporter réponses satisfaisantes à ces interrogations qui conditionnent l’avenir d’un grand peuple, une patrie chargée d’histoire, mais menacée, aujourd’hui, d’écroulement.
En attendant, un constat s’impose. Le pouvoir démocratiquement élu du président Amadou Toumani Touré (ATT) a très mal géré, ces dernières années, la situation au Nord-Mali. A commencer par la problématique terroriste et les différentes formes du crime transnational, dont les régions septentrionales sont devenues un véritable sanctuaire. L’ex-pouvoir de Bamako tentait de ménager tous les acteurs : pays voisins, groupuscules islamistes et trafiquants de tous poils, sous fond d’irrédentisme touareg larvé qui concerne, en fait, la quasi-totalité du Sahara central. Il était évident que la rupture des équilibres sous-régionaux, occasionnée par la guerre en Libye, réveillerait la problématique touarègue. Et la politique de la « paix à tout prix » du président ATT signalait le tendon d’Achille des cinq Etats concernés – Algérie, Burkina Faso, Libye, Mali et Niger.

Sauver le Mali ou… pousser ses pions ?
La prise du pouvoir par une junte militaire complique, de toute évidence, la situation sécuritaire et économique du Mali, en cette année 2012, marquée par la sécheresse et la menace de famine. La perte des villes du Nord accélère la spirale des défaites, pour l’armée régulière. Et l’argument qui a servi à justifier le putsch peut être, aujourd’hui, retourné contre le CNRDRE. Si l’on ajoute, à ce cocktail déjà explosif, les problèmes découlant de sanctions diplomatiques et financières, on peut se faire une « bonne » idée, hélas, du désastre qui menace le Mali.
Mais au-delà du Mali, c’est toute la bande saharo-sahélienne et une grande partie de l’Afrique qui se retrouve dans la tourmente, entre terrorisme, rébellion, crise économique et menace de famine (pour un bon nombre de pays), aggravées par le grave déficit pluviométrique de l’année dernière. L’esprit de solidarité exige une solution collective qui préserve les intérêts des peuples. Un pari tenable sans toucher aux frontières issues de la colonisation ? C’est, en tout cas, le parti résolument adopté par la CEDEAO qui a mis en alerte ses forces armées (2 000 hommes). « Il faut préserver, à tout prix, l’intégrité territoriale du Mali », déclarait, samedi, le président Alassane Ouattara, qui a également lancé un appel à la communauté internationale, avec obligation de résultats, pour éviter « un Mali divisé et morcelé », mauvais exemple pour toute la sous-région.
Mais la limpidité de l’argument ne cache-t-il pas de plus troubles agitations ? La convoitise, grandissante, des pays industriels pour la richesse du sous-sol saharien – une valorisation qui rend viable, désormais, la constitution d’un Etat touarègue – a besoin de prétextes pour justifier ses installations, notamment militaires, indispensables au déploiement de ses activités. Et de paravents, également, voire de prête-noms. La déstabilisation de la Lybie était un des plus récents actes de cette stratégie en coulisses. Mais l’instrumentalisation, dès 2004 au Sahara, du GSPC – dont les probables accointances avec le Département de Renseignement et de Sécurité (DRS) algérien devinrent assez certaines, deux ans plus tard, pour redéfinir son camouflage en AQMI – nous rappelle le poids incontournable de l’Algérie dans cet imbroglio sous-régional. D’aucuns pressentent sa main sous la rébellion touarègue. Si cela reste à démontrer, d’autres questions se posent : au bout de cette hypothétique main, quel bras ; voire, quelle tête ? Le redépecage de la zone saharo-sahélienne est en cours. A quel prix pour les peuples de la sous-région ?

Le Calame

Mardi 3 Avril 2012
Ahmed ould Cheikh