ITV - Forum sur la paix et la sécurité en Afrique : « Dakar a ouvert un grand boulevard de dialogues » (Gorgui Wade Ndoye)


Invité d’honneur de la 10e édition du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique, El Hadji Gorgui Wade Ndoye, Directeur des publications chez ContinentPremier.com et président du Gingembre Littéraire du Sénégal, revient sur les temps forts d’un forum qu’il juge « riche et bien habité ». Entre le dialogue inédit renoué entre l’AES et la CEDEAO, la nécessité de distinguer souveraineté et autarcie, le réarmement moral de la jeunesse africaine et un message direct adressé au président Faye et au Premier ministre Sonko, El Hadji Gorgui Wade Ndoye livre une analyse lucide et engagée des défis qui attendent le continent.

 

Entretien 

 

Vous avez évoqué cette liberté de ton, très symbolique pour l’Afrique, ainsi que la présence des pays de l’AES notamment le Mali, le Burkina Faso, le Niger. Peut-on dire qu’il y a là un pas vers la réconciliation tant souhaitée au sein de la communauté internationale ?

 

Ce serait excellent. Et d’ailleurs, c’est le président de Mauritanie qui l’exprime très bien. Dès lors, aller vers l’intégration africaine n’est plus un simple vœu pieux, mais un devoir, une nécessité plus que jamais actuelle. Lorsque Kwame Nkrumah, l’ancien président du Ghana, parlait d’unité africaine, il savait de quoi il parlait. Nous sommes forts parce que nous sommes unis, mais unis non pas dans une uniformité appauvrie, plutôt unis dans nos différences, unis dans notre volonté commune de vivre dans une Afrique où il fait bon vivre. Il faut sortir des discours et des théories, et c’est précisément ce que le président Diomaye Faye a dit : comment, après soixante-trois ans d’indépendance, poser lucidement la question suivante : qu’avons-nous fait de notre Afrique ? Avons-nous réussi à scolariser davantage d’enfants ? À soigner nos malades dans nos hôpitaux ? À donner du rêve aux jeunes Africains, pour qu’ils comprennent que l’Afrique n’est pas seulement le passé, mais le présent et l’avenir du monde ?

 

Aujourd’hui, quelqu’un l’a dit lors d’un des panels de la deuxième journée : environ 70 000 étudiants africains quittent le continent chaque année pour chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas ici alors que nous représentons un milliard quatre cent millions d’habitants, soit un immense marché. Comment faire du rêve africain un rêve sain et réalisable ? C’est là que réside l’essentiel. Quand j’entends même le président du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, affirmer que les chefs d’État ont une responsabilité dans la manière dont ils gouvernent leur peuple parce que si l’on échoue à instaurer une gouvernance nette et transparente, si l’on ne crée pas les conditions du vivre-ensemble dans nos pays, on ne retiendra pas la jeunesse après tout, un discours n’est qu’un discours. Mais les jeunes ont besoin d’être éduqués, formés, et de se sentir fiers sur leur propre terre.

 

Permettez-moi ici une parenthèse. Allez dans nos universités, dans les facultés de droit : on n’y enseigne pas, par exemple, la Charte du Mandé de 1236, l’une des constitutions les plus révolutionnaires de l’humanité, qui traite non seulement des droits humains, mais aussi des droits environnementaux, des dimensions que la Charte des Nations Unies n’aborde pas avec une telle clarté et une telle ampleur. Et cette charte a été proclamée ici, en Afrique, avec l’avènement du roi Soundiata Keïta. Cela signifie que nous habitons un continent que nous ne connaissons pas. Autre exemple : la première transplantation cardiaque au monde a été réalisée en Afrique du Sud. Combien de nos étudiants en médecine le savent ? Pour nous, le rêve, c’est les États-Unis, la Suisse où je réside, ou d’autres contrées lointaines, alors que notre civilisation remonte à plus de 400 000 ans. J’ai l’habitude de le dire, et vous chez Dakaractu le savez bien : quand on dit que l’Afrique est le berceau de l’humanité, j’aime y ajouter « et des civilisations ».

 

Lorsque les situations politiques deviennent politiciennes, que nos hommes politiques ne parlent plus d’économie ni de présent, qu’ils ne permettent plus à notre jeunesse de rêver, il est inévitable qu’elle parte. Mais c’est aussi l’occasion de dire à la jeunesse africaine : ne vous y trompez pas, c’est à vous de jouer pleinement votre rôle. Car vous êtes aujourd’hui, plus que jamais, techniquement compétents et politiquement conscients pour pousser ce continent à assumer pleinement sa place au XXIe siècle. Et cela est à notre portée.

 

Vous venez d’évoquer cette posture de l’Afrique qui doit s’affirmer à partir de sa civilisation propre. À ce propos, les panels auxquels vous avez assisté, notamment celui sur le souverainisme, la légitimité des États et l’appropriation africaine qui ont mis en lumière les contributions de panélistes comme le professeur Pondi du Cameroun et le professeur Alioune Badara Fall de Bordeaux. Comment avez-vous analysé leurs propos ?

 

Ils n’ont pas seulement nommé les maux qui gangrènent notre continent comme vous le dites. Ils nous ont rappelé qui nous étions. Mais c’est parce que nous avons abandonné notre identité profonde. Je sais à qui vous pensez : ce révolutionnaire burkinabè qui disait que lorsqu’on quitte sa natte pour dormir sur celle d’un autre, on n’est jamais à l’aise. Notre problème fondamental, c’est que nous avons une histoire, mais qu’on nous a fait croire que nous n’en avions pas. Et souvent, les discours les plus durs sur l’Afrique viennent d’intellectuels africains qui, déçus politiquement de l’évolution de leur pays, colportent eux-mêmes des préjugés sur leur propre continent.

 

Je suis heureux de constater que le forum de cette année a misé sur des personnalités capables d’être non seulement des vecteurs d’information, mais aussi des propagateurs de sens. Ce forum a été riche, bien habité. On n’a pas fait venir des gens simplement pour faire de la politique politicienne. La salle était pleine, mais pleine de personnes qui ont leur place ici et qui, après, feront le travail de continuité. C’est fondamental.

 

Et c’est pour moi l’occasion de remercier et de féliciter le maître d’œuvre, en particulier le ministre des Affaires étrangères, M. Cheikh Niang, et toute son équipe. Ils savent la responsabilité qui est la leur. Après la COVID, le Sénégal a traversé une élection et connu un changement de gouvernement. Le gouvernement a réussi malgré cela à maintenir ce forum à un niveau aussi élevé témoigne d’un travail diplomatique remarquable. On a vu tous les diplomates sénégalais prendre rendez-vous ici avec leurs homologues étrangers, sans compter les ministres et les chefs d’État.

 

Ce forum vous a-t-il inspiré de nouvelles perspectives ?

 

Ce forum m’a toujours inspiré. C’est la 10e édition, et je pense avoir participé à presque toutes ou à une ou deux exceptions près. Cette année encore, j’ai eu l’honneur d’être invité comme invité d’honneur, dans le cercle restreint que le ministre des Affaires étrangères a souhaité réunir. Vous le savez, je suis invité en tant que président du Gingembre Littéraire du Sénégal. Le Gingembre Littéraire, ce n’est pas uniquement Dakar : c’est d’abord le Sénégal tout entier, ce pays qui sait parler du vivre-ensemble. Quand on parle de paix et de sécurité en Afrique, on parle du bien vivre-ensemble. Et le vivre-ensemble, ce n’est pas qu’une théorie : c’est quand il y a des richesses dans un pays et que les chefs d’État, le Premier ministre, le président de l’Assemblée nationale, les ministres, les députés et leurs familles ne se les accaparent pas au détriment du reste du peuple.

 

Le vivre-ensemble, c’est aussi des aînés, dépositaires de savoirs et de sagesse, qui ont l’humilité de les transmettre aux plus jeunes. C’est une jeunesse qui se dit : j’ai des anciens bien formés, patriotes autant que nous, à qui je dois tendre l’oreille pour que s’opère ce transfert de savoir. Tout cela nous ancre dans ce que nous avons toujours défendu. 

 

Et puisque je suis sur Dakaractu, qui est très suivi, et que je sais que le gouvernement nous entend, je voudrais profiter de cette occasion pour m’adresser directement au président de la République et au Premier ministre Ousmane Sonko : ils ont une responsabilité devant l’histoire. Les Sénégalais les ont portés haut. L’Afrique entière a célébré leur élection. Je prie mes jeunes frères, même s’ils sont mes grandes autorités, qu’ils se retrouvent autour de l’essentiel et sachent qu’ils ont des aînés et des cadets prêts à les soutenir dans leur volonté de faire de ce Sénégal, un pays où il fait bon vivre. 

 

 

 

Ce forum sera-t-il, selon vous, un déclic pour nos dirigeants africains ?

 

Je pense que ce Forum 2026, en posant librement les vraies questions qui concernent nos populations, qu’on soit Sénégalais, Malien, Burkinabè, Nigérien, Mauritanien ou Sud-Africain, il a montré que les Africains ont aujourd’hui plus que jamais besoin de voir leurs dirigeants s’écouter sur ce qui les concerne réellement et avancer ensemble. Chacun à sa manière, certes, mais dans un dialogue qui peut et doit se nouer. C’est dans le dialogue que l’on progresse et Dakar a ouvert un grand boulevard de dialogues fondés sur la sincérité, le savoir et les expertises nécessaires avec ces jeunes Africains venus de partout. D’ailleurs, ces partenaires au développement à qui les chefs d’État ont tenu un langage de vérité et d’amitié.  Pour moi, le vrai partenariat gagnant-gagnant, c’est celui dont les projets reposent sur la dignité humaine...

 
 
Vendredi 24 Avril 2026
Cheikh Sadibou Fall