Habib Sy (ancien ministre d'État) : « La commission de l’audit du fichier électoral a fait hors sujet (...) Le découpage administratif n'est pas toujours déterminant pour le vote des populations »

Dans cet entretien, l'ancien ministre d'État Habib Sy revient sur les questions pressantes de l'actualité, notamment le nouveau découpage administratif de la région de Dakar et le pré-rapport de la commission européenne sur l'audit du fichier électoral. L'homme politique rejette les conclusions et invite les acteurs politiques autour d'une table pour corriger les manquements de ce dit pré-rapport. L'ancien maire de Linguère n'a pas également manqué de revenir sur l'incendie à l'hôpital Maguette Lo de Linguère.


Les experts de l'Union européenne ont rendu le rapport sur l’audit fichier électoral. Quel regard portez-vous sur ce rapport ?

 

Je suis membre du Front de résistance nationale, ce sera difficile d’ajouter quelque chose sur ce que le front a déjà dit lors de sa conférence de presse. C’est vrai qu’en commun accord, avec les partis au pouvoir, nous avions demandé l’audit du fichier électoral et du processus électoral. Mais le pré-rapport qui a été rendu par le comité des experts a fait hors sujet et n’a pas répondu de façon précise à des questions de fond que nous avions soulevées. Par exemple, en ce qui concerne la refonte partielle, vous avez constaté que le rapport le dit, 8,20% de la demande de changement des lieux de vote exprimé de façon relative parait insignifiant, mais c’est quand même cinq cent quinze mille électeurs. Est-ce que ces changements de lieux de vote ont été conformes aux dispositions du code électoral, notamment en son article 36, la commission ne répond pas de façon précise.

 

Donc vous contestez des incohérences dans ce pré-rapport ?

 

Enfin pas tout le rapport, mais au fond on aurait souhaité que le travail soit repris. La grande innovation dans les termes de référence, c’est le contrôle sur place et sur pièce des inscriptions. Je donne l’exemple de Linguère que je connais bien, vous verrez sur la liste électorale qu’il y a plus de quatre-vingt pour cent de la population inscrite sur la liste électorale. Imaginez! Ce n’est pas possible. Car si vous le rapportez à la population en âge de voter, vous verrez que le nombre d’inscrits dépasse très largement le nombre de personnes qui devraient voter. C’est pourquoi nous avions demandé à la commission d’experts de faire un contrôle sur place et sur pièce et tout ceci n’a pas été fait. Ce sont des fraudes qui se trouvent sur le fichier électoral.

        

Le président Macky Sall propose un nouveau découpage administratif pour la région de Dakar afin de faire de Keur Massar un département. Qu’est-ce que cela vous inspire ? 

 

J’avoue que je n'ai pas encore eu connaissance de cette décision, donc il m’est très difficile de me prononcer dessus, le temps que je prenne connaissance de ce projet.

  

Des tentatives politiques, vous n'en craignez pas ?

 

Bon (rires),je veux être objectif, je ne peux pas me lancer comme ça pour donner des qualificatifs politiques ou autres, il faut aussi voir si ça n’a pas été une demande pressante des populations. Il faut prendre en compte ces faits aussi. Si c’est une demande des populations, et que ça soit techniquement faisable je n’y vois pas beaucoup d’inconvénients.

  

Sur le plan politique, on sait que Macky Sall peine à gagner Dakar, est-ce qu’une manière de faire basculer la capitale dans sa mouvance en vue des prochaines échéances ?

 

Ça c’est évident ! Tout président de la République aimerait gagner la capitale. Donc tous les moyens politiques légaux qui sont en sa possession, il les utilise pour assurer la victoire. Mais est-ce que c’est cela qui va lui donner la victoire, c’est un autre problème. Prenez le cas de Ranérou, à l’époque cette partie du pays c’était une brousse, le président Abdoulaye Wade en a fait un département avec des infrastructures, mais à la présidentielle, il avait perdu cette partie. Donc pour dire que cela n'est pas très déterminant pour le vote des populations. Il faut faire très attention. Car le découpage n'est pas toujours déterminant pour le vote des populations.

 

Quelle réaction aussi sur l’ordonnance rendue par la Cour de justice de la CEDEAO sur la loi du parrainage ?

 

Je crois que la Cour n’a fait que dire le droit. Elle a interprété le parrainage par rapport à notre charte fondamentale, la constitution sénégalaise. Effectivement ce que la Cour a dit est conforme au droit. Je ne comprends maintenant pas pourquoi les professeurs de droit fustigent cette décision. Non ! C’est une décision de droit. Le Sénégal étant membre de la CEDEAO, il a tout l'intérêt à respecter cette décision de la Cour. Cette décision est à saluer et il faut aussi rendre hommage à l’avocat Maitre Abdoulaye Tine qui a saisi la cour de justice pour que le droit soit dit. Maintenant je crois que le Sénégal n’a pas de choix par rapport à cette décision. Il sera tenu de respecter la décision de la cour. Car nous estimons que le parrainage est une aberration. On l’a dit dès le début et eux-mêmes se sont rendu compte que pour les élections locales ce n’est pas possible d’appliquer le parrainage. Il faudrait que cette fois-ci on en discute de façon beaucoup plus sérieuse et beaucoup plus profonde pour voir les possibilités éventuelles pour ne pas avoir un excès de candidature qui pourrait creuser le budget de l’État.

  

Un des candidats qui contestaient le parrainage, Idrissa Seck s’est retrouvé aujourd’hui dans la mouvance présidentielle. Est-ce que ce n’est pas un problème par rapport à vos contestations ? 

 

(Rires) Ils ont fait leur « Mbourou ak Soow », Pain au lait très sucré par un halpular, Macky Sall. (Rires…), Vous savez, je connais bien la mentalité de l’un et de l’autre. Retenez bien ce que je vous dis. Idrissa Seck ne joue jamais pour perdre. Il ne cherche jamais la danse de la mort, surtout en politique. Je pressens quand même une entente entre eux. Vous savez, la candidature de Macky Sall a été une candidature de substitution de celle de Idrissa Seck par une grande puissance étrangère. Il y avait une puissance étrangère qui avait misé sur Idrissa Seck peut être qu’ils ne se sont pas entendu, ils se sont rabattus sur Macky Sall. Maintenant ce qu’il faut retenir, c’est qu’Idrissa Seck semble revenir dans les bonnes grâces de cette puissance étrangère. Et à mon avis, Macky Sall est en train de lui préparer une grande anicroche. Le poste du président du CESE est un poste d’attente d’acclimatation en attendant la restauration pour lui (Idrissa Seck), du poste de vice-président de la République. Mais cela devra se faire après les élections législatives de 2022, si toutefois la majorité gagne ses élections de façon confortable. 

 

Vous croyez que c’est comme ça de façon anodine que Macky Sall supprime le poste de Premier ministre et se débarrasse de certains comme Aminata Touré et d’autres considérés comme des ténors de son parti ? 

 

C’est pour tracer la voie à d’autres. Instituer le poste de vice-président pour Idrissa Seck. Et quand ce poste sera institué, la première mesure qu’ils prendront, c’est de supprimer la loi sur l’enrichissement illicite et vont travailler sur plusieurs scénarios dont l’un possible, c’est en cas d’empêchement du président de la République, que l’intérim soit assuré par le vice-président de la République. Donc,  il ne faudrait pas prendre à la légère le fait qu’Idrissa Seck ait regagné comme ça la majorité présidentielle. Parce que lui, il a une ambition présidentielle et Macky Sall veut assurer ses arrières et dans son parti, il n’a pas confiance aux autres.

 

Vous étiez maire de Linguère, quelle réaction avez-vous sur cet incendie qui a causé la mort de quatre bébés à l’hôpital Maguette Lo ?

 

Oui c’est avec le cœur meurtri que j’ai appris ce douloureux évènement. J’accuse l’État du Sénégal, parce que c’est l’État qui n’a pas respecté ses obligations. Les tables chauffantes aux normes n’ont pas été livrées à l’hôpital Linguère pour les bébés de cette nature, de telle sorte que c’étaient des tables artisanales qui sont utilisées. Les lampes chauffantes ne sont pas des lampes qui répondent aux normes. Ce sont des lampes achetées au marché à trois cent francs, alors qu’il y a des lampes normées qui coûtent vingt-cinq mille francs qui n’ont pas été livrées. Il s'y ajoute que le nombre du personnel soignant est insuffisant. Donc c’est de la responsabilité de l’État. Je sais qu’une information judiciaire est ouverte, et je suis en train de faire construire un collectif qui va s'immiscer dans la procédure. Le collectif des ressortissants de Linguère pour évoquer la responsabilité de l’État en même temps, nous sommes en train de travailler avec les familles des victimes pour qu'elles puissent porter plainte contre l’État du Sénégal. Car il n’y a pas de faute détachable en la matière. C’est l’État qui est pleinement responsable et il faut que l’État soit sanctionné.

  

Vous allez porter plainte contre l’État du Sénégal. Est-ce que la procédure est déjà enclenchée?

 

Oui, c’est ce que je suis en train d’entreprendre ! Il y a un collectif des ressortissants de Linguère qui va se constituer pour porter plainte contre l’État du Sénégal. J’ai déjà pris contact avec les organisations des droits de l’homme et nous sommes en contact avec Maitre Assane Dioma Ndiaye. Nous allons lancer la procédure très prochainement. C’est pourquoi, je lance un appel à tous les avocats de bonne volonté qui voudraient bien rejoindre Maitre Assane Dioma Ndiaye dans cette procédure. J’appelle également les organisations des droits de l’homme à venir soutenir cette procédure. Nous allons aussi demander à l’Assemblée nationale non pas d'envoyer la commission chargée de la santé d'aller constater et revenir, mais pour qu’il y ait une commission d’enquête parlementaire pour aller enquêter sur ce qui s’est passé à Linguère, mais aussi sur la situation des autres centres néonataux des autres hôpitaux de niveau régional et départemental. Parce qu’il semblerait que c'est la même situation qui existe un peu partout dans les structures sanitaires.

 

Vous soutenez le directeur de l’hôpital qui accuse à son tour le ministre de la santé?  

 

Il a parfaitement raison parce que, si ce qu’il dit est vrai que depuis 2017, il n'y a pas eu d’affectation, je n’ai pas eu l’occasion de vérifier cette information, mais si toutefois c’est exact, c’est de la responsabilité de l’État en tant que personne morale et institution. Si l’État est fautif, il faut qu’il soit condamné...   

Samedi 8 Mai 2021
Dakaractu




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