« Goodbye my friend... » (Par Cheikh Mbacké Guissé)


"Je suis désolé de te l’apprendre parce que je sais que tu étais dans l’avion. Ton grand, Ameth est finalement parti. Mes sincères condoléances car c’était ton grand, ton frère. Appelles Pym".  Lorsque Yakham m’a soufflé cette sentence hier, alors que l’avion venait de se poser sur le tarmac de l’aéroport international Blaise Diagne, je lui ai juste dit « Merci gayne », avant de joindre Pym, le grand-frère absolu et intime.  

Je savais que mon « grand » Ameth était dès fois souffrant comme il me l’avait confié mais qu’il partirait comme ça..., c’était impossible.  
J’ai essayé de le joindre sur son numéro français en me disant que c’était juste une rumeur. J’ai insisté. Insisté. Mais ça sonnait dans le vide. Le vide. Le Néant. La Négation, le Non catégorique. «Et j’ai crié, crié ...», mais de l’intérieur, digne dans mon état en tas. 

Il paraît que ce sont les meilleurs de nous qui partent les premiers. Il paraît qu’ils partent tôt, à la fleur de l’âge tantôt. Mais lorsque ces élus comme Ameth partent en nous tournant le dos, surgissent nos maux. Mais nous n’avons pas les mots. Alors nous prions de tous nos sens, dans tous les sens mais en silence, car artiste triste de leur absence. Céleste sentence qui abreuve notre souffrance. Les moments de bonheur passés ensemble qui refusent de s’effacer, viennent et deviennent torture. Car nous ne reverrons plus, c’est sûr, ce sourire, ce rire ou ce soupir familier auquel nous étions liés, telles les perles d’un collier, et c’est dur.  

Alors nous nous consolons d'avoir connu l'être parti, même si, de nous, il aura emporté une partie. Nous sommes tous appelés à mourir mais chaque départ efface un sourire et fait vivre à d'autres le pire. Chaque fois que quelqu’un part, d'autres pleurent son départ. Chaque fois qu’une fleur de plus est deposée dans les cimetières, quand la matière retourne à la terre, ses proches se souviennent d'hier.  

Hier, lorsque la matière était mariée à l’esprit, aujourd'hui pris. Surpris, on prie même si on a compris que c'est le Seigneur qui a repris. 
Hier encore, la mort venait de vaincre. Et j’ai récité, seul errant dans l’aéroport, après avoir informé Birane Ndour, qui était aussi dans l'attente de ses bagages : «L’homme propose, Dieu dispose/lui seul ose/De certaines conséquences, on se demande souvent la cause/ Quand le Seigneur pose, sur terre, une graine qui devient rose/Sublime métamorphose/ Quand la graine donne naissance à la rose, c’est l’apothéose/Puis, un beau jour, du ciel, il appuie sur le bouton «pause»/ Une page est close/ alors, en paix, la rose se repose/".  
Oui, Ameth Amar était mon « grand », et c'est sans doute au nom de ce lien sacré que je n’arrivais pas à trouver, pendant plusieurs minutes, la sortie de l’aéroport, déboussolé que j’étais par cette amputation, ce « crachat» du destin pour reprendre l’autre. Les gouttes que secrétaient discrètement mes yeux, derrière mes lunettes, étaient un tragique démenti de cette connerie selon laquelle un homme ne pleure pas. Je pleurais Ahmeth mais aussi son épouse et complice, Amina. Mon esprit devenu subitement déréglé crû entendre, sous le vent de Diass, Ameth confier ces mots à Amina, son deux identique : « C'est vrai que la nuit, je suis en sueurs, des fois je pleure/ Car je suis seul dans mon linceul, mais tu es cette lueur/ Sur ma tombe, si prés, si loin de moi/ Toi, qui partout me suis/ Tu t’es sacrifiée pour satisfaire mes envies/ Et je sais que tu seras là, toi que mon cœur un jour, héla/ Tu seras toujours à mes côtés, je le sais, toi mon toit ».  

Un ange révolté par le décret divin continua dans ma tête ces douloureuses rimes en rapportant toujours les mots d'Ahmeth à Amina : « Je suis là, mais mes apparitions sont brèves/ Prés de toi, je suis ce vent frais qui aboie / Car ton halène fraiche me soulève/ Vers le sommet des nuages et au-delà/ Etre prés de toi est mon unique plaisir/ Toi que j’ai aimé avant de mourir/ ». En pensant les mots, pour panser mes maux, j’entendais encore, dans ma tête, la voix d'Ameth.
Petits, nous ne savions pas qu’un jour nous allions mourir. Quand les gens pleuraient lors des enterrements, nous nous mettions à rire.  
Dans ce passé, maintenant dépassé, nous ne savions pas ce qui se passait. Nous ne savions pas ce que voulait dire trépasser, se casser, dossier classé. Nous ne savions pas pourquoi Souleymane Faye pleurait encore Sogui après son décès. 
Adultes, nous nous rendons compte que le corps et l’esprit n’étaient pas liés. Car il arrive parfois que l’esprit, repris, s’envole. Et que la matière dorme dans une tombe sous les fleurs de tournesol. Aussi, quand la matière jadis fort dort, c’est parce que l’esprit est dehors : là- bas dans les royaumes obscurs de la mort. l’esprit laisse la matière sur terre.  
Alors le corps, dépouillé, est obligé de se taire. Tu comprends maintenant l’origine du silence qui accompagne la civière ? Se taire car il n’y a rien à faire quand la mort ferre. Même si cette fois-ci il s’agit d’un grand-frère dont j’étais fier. 
Oui, Ameth Amar ce n’était pas seulement Nma Sanders, cet empire qu’il avait fondé à la sueur de son front et qui emploie des centaines de Sénégalais. Actionnaire dans Total, il avait aussi racheté les Moulins Sentenac et pris des parts dans Dakar Terminal du groupe Bolloré, entre autres. Ahmeth Amar était un homme purement social.  
Combien d’ambulances a-t-il offert à des districts sanitaires dans la plus grande discrétion ? Le voilà parti, sorti, comme il a toujours vécu : dans la discrétion.  
Nos dîners du samedi me manqueront mon grand et ami. Mais comme le faisait le Renifleur, ce personnage détraqué inventées par mes neurones, qui retournait sur tous lieux où il était allé avec sa princesse, devenue otage des ombres, je te promets de me rendre chaque samedi dans notre « endroit », ce lieu « sûr » où nous dînions ensemble. Je me mettrai à notre table.  Seul, pendant que tu dormiras dans ce linceul. Mais mon esprit déréglé par ton départ, t’imaginera face à moi et je discuterai avec toi grand.  Puis je lèverai mon verre, après t’avoir écrit des vers, vers l’endroit exact où tu es, en hommage à l’homme que tu étais. Car Grand, je ne sais pas où tu es. Je me dis juste que là où tu es, le Bien est. Et que la où le  Bien est, il n’y a plus de haies. 

« Tchin », Grand d’en haut !
Mardi 23 Juillet 2019
Dakaractu



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