Entretien.
Quelle est votre appréciation d’ensemble sur le discours du président de la République ?
Je trouve que c’est un discours très décalé par rapport aux réalités que vivent les Sénégalais. À entendre le président de la République, c’est comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes au Sénégal, alors que les Sénégalais sont fatigués. Les Sénégalais ont du mal à joindre les deux bouts. Je pense que c’est un discours qui ne restera pas longtemps gravé dans les mémoires, puisqu’il a évité des questions essentielles pour les Sénégalais.
Quelles sont ces questions évitées ?
La première d’entre elles, ce sont les revenus du pétrole. Vous savez, à l’époque de l’opposition, pour le PASTEF, le pétrole était leur mantra. Ils accusent le président Macky Sall d’avoir siphonné tout le pétrole, allant jusqu’à dire qu’il devait à chaque Sénégalais 400 000 francs.
Rien de tout cela dans le discours, alors qu’il y a eu un nouveau design institutionnel : la gestion du pétrole est maintenant logée à la présidence de la République, alors qu’elle était ailleurs dans des conditions de transparence, à travers les lois qui ont été votées. Donc une question de transparence se pose à ce niveau. Une question de transparence et d’information pour les Sénégalais, puisqu’on ne peut pas nous dire que ce que le Sénégal tire du pétrole, c’est seulement 10 % de sa contribution institutionnelle. Ça, c’est prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages.
Quels autres sujets selon vous ont été passés sous silence ?
Un discours muet sur les scandales, tel que celui de la santé avec Softcare. Les Sénégalais attendent d’être édifiés. Le discours n’a pas fait cas de l’hivernage avec son lot d’inondations qui ont été traumatisantes pour les Sénégalais. Il ne parle pas non plus de la campagne arachidière. Même si on sait qu’en référence à ce que l’ancien régime avait mis en place, le régime actuel a augmenté les investissements certainement par deux, mais il a divisé la production par deux. Aujourd’hui, le long des routes, ce sont des camions et des paysans qui ont vendu leurs arachides et à qui on a remis des petits tickets pour se faire payer. Il n’y a pas eu de compassion pour les grandes figures qu’on a perdues sur la dernière période. Je pense que Adja Khar Mbaye Madiaga méritait un petit clin d’œil de la part du président de la République dans ce message à la nation, puisque c’est un élément du patrimoine national. Les Lions du Sénégal méritaient un clin d’œil. Rien.
La question de l’endettement a été soigneusement évitée. Je ne parle pas de la dette cachée, puisqu’aujourd’hui, après le Premier ministre et le ministre des Finances et de l’Économie, le débat n’a plus d’objet. Ils sont dans leur polémique interne. Mais l’endettement vertigineux de ce nouveau pouvoir, c’est ça qui nous préoccupe, et dont on ne trouve pas la traduction pratique et concrète dans des projets. Donc tout ça nous fait penser qu’en matière d’endettement, la doctrine n’est pas convaincante. On ne construit pas la souveraineté autour de l’endettement juste parce qu’on a changé de bailleurs. Maintenant ce n’est plus le FMI, c’est le marché domestique comme ils le disent. Je pense qu’on attendait un mot sur le front social en ébullition, avec les universités et le secteur de la santé qui sont en grève, la fonction publique, énormément de secteurs de notre vie nationale.
Vous parlez d’une continuité avec l’ancien régime…?
Du point de vue analytique, le président de la République a engagé son discours sur la perspective de la transformation. Mais en vérité, à bien l’écouter, tous les éléments qu’il appelle à son secours pour illustrer cela sont des éléments de l’héritage du Plan Sénégal Émergent (PSE). C’est comme s’il marchait sur les pas du président Macky Sall. Il est bien en continuité.
Je suis très heureux de l’entendre sur deux aspects : son engagement pour la défense de la République et la continuité de l’État. Et ça, je le remarque depuis un certain moment, puisque tout se passe comme s’il y avait un petit glissement qui pourrait nous laisser croire que le président Bassirou Diomaye Faye est en train de reconnaître la grandeur du président Macky Sall.
Maintenant, un autre point qui intéresse les Sénégalais et dont on tire une grande conclusion, c’est que les luttes internes du PASTEF ont paralysé l’État. Ce qu’il faut en retenir, c’est qu’il y a un clin d’œil qui est fait à monsieur le Premier ministre, qu’on a félicité avec son gouvernement. Doit-on prendre ça comme un apaisement ou doit-on le comprendre comme une ruse politique ? L’avenir nous édifiera.
Le président a parlé d’un certain nombre de projets qui ont marqué l’année 2024, avec notamment la production agricole, les équipements pour la campagne de production. Plus de 2 millions de tonnes ont été récoltées au niveau de la filière arachide. Il y a également l’industrialisation avec la SONACOS, on parle de 2 300 emplois directs. Un certain nombre d'efforts sont soulignés. Dans le domaine de l’éducation avec la construction d’un certain nombre de salles de classe, le recrutement d’enseignants. N’est-ce pas des progrès à saluer ?
Je pense que la situation de l’agriculture est historiquement catastrophique au regard des chiffres de la production arachidière. Même si moi, je ne suis pas convaincu par ce système, parce que j’estime qu’appuyer notre développement agricole sur la monoculture de l’arachide, c’est continuer le modèle colonial.
Nous, pendant qu’on était aux affaires, on a cherché à sortir de ce modèle par un programme qui s’appelait le PRACAS, qui avait comme perspective de renouveler les acteurs avec les domaines agricoles communautaires, la vision des agropoles. Et on a diversifié en élevant le niveau de la production horticole à près de 3 millions de tonnes par an. Mais sur la production arachidière, entre 2022 et 2023, pour 96 milliards d’investissements en soutien à la campagne arachidière, on a récolté 1 500 000 tonnes. Entre 2023 et 2024, on est passé à 1 670 000 tonnes pour 100 milliards d’investissements.
Depuis l’arrivée du nouveau régime, il y a eu 120 milliards investis pour une production de 731 000 tonnes. Et pour la campagne 2025-2026, la production projetée est de 900 000 tonnes pour 130 milliards d’investissements. Cela veut dire qu’au regard des chiffres de la production et des budgets alloués sur la dernière campagne agricole, pratiquement, c’est comme si on a doublé l’investissement et divisé par deux la production.
Les principales causes, on les connaît : elles sont liées aux semences de mauvaise qualité, l’absence de préparation et un manque de coordination du fait de l’absence de Conseil interministériel. Et puis l’instauration d’une taxe à l’export qui est de 40 francs par kilogramme, ce qui a conduit les exportateurs à boycotter. En vérité, plus de 250 milliards ont été dépensés en deux ans pour diviser la production par deux, et à ce niveau-là, je ne considère pas ça comme une performance.
Si vous revenez sur le secteur de la santé, au niveau institutionnel, du président de la République, je pense que la proposition de consolider et renforcer la carte sanitaire et la carte du système de santé, c’est bien. Mais c’est au niveau des hôpitaux, pas des centres de santé ou des postes de santé. Je pense que ce n’est pas une performance. Ça correspond à des besoins certainement en termes de maillage, mais nous avons déjà un bon maillage.
Le président a évoqué également la question de la démocratie, une démocratie vivante, je le cite, un État de droit exigeant, mais également une tradition de dialogue profondément enracinée. Vous avez salué cette posture d’apaisement, d’appel au dialogue. Mais il a évoqué qu’il y a un certain nombre d’engagements. On a vu cette nouvelle équipe de l’OFNAC à travers l’appel à candidature. Comment analysez-vous concrètement cette volonté de tendre vers cette transparence souhaitée ?
La transparence est une figure imposée, et moi, je suis en âge et je ne prends pas de vessies pour des lanternes. L’OFNAC relookée, casting nouveau, tout ça c’est très bien, mais fondamentalement, rien n’a changé dans les missions de l’OFNAC. Il y a eu juste un changement d’hommes. Maintenant, il faut voir comment va fonctionner ce nouveau dispositif.
Vous saluez tout de même l’héritage démocratique sénégalais…?
Démocratie, dialogue : ils en sont les héritiers parce que le Sénégal, je voudrais le rappeler, bien avant l’arrivée des colons, avait une tradition de vivre ensemble entre les différents groupes ethnolinguistiques. Et c’est un terreau qui a facilité l’implantation de la démocratie, puisque l’objet de la démocratie, c’est d’organiser le vivre ensemble.
Elle s’est posée sur un modèle de vivre ensemble sénégalais, fait de cousinage à plaisanterie, fait de relations entre les anciennes nations qui ont composé notre pays. Donc ils sont les héritiers de ce système. Le Sénégal a aussi une particularité : en 24 ans, entre 2000 et 2024, nous avons réussi trois alternances démocratiques et pacifiques qui ont permis au président Bassirou Diomaye Faye d’être élu dès le premier tour. La situation qui prévalait avant 2024, si elle s’était produite dans un autre pays, je ne suis pas sûr que des élections auraient pu se tenir dans ce contexte. Donc ils sont les héritiers d’une tradition démocratique. Et c’est à son honneur de s’engager pour la consolidation de la démocratie.
Quid de l’État de droit…?
Sur l’État de droit, il s’appuie sur un système judiciaire éprouvé. Mais aujourd’hui, on a l’impression, par rapport aux emprisonnements, aux atteintes à la liberté d’expression, aux otages politiques, que le régime ne gouverne pas, mais qu’il veut installer la terreur. Et ça, ça ne garantit pas un État de droit, puisque l’État de droit suppose qu’on respecte l’institution judiciaire. Mais quand on entend des voix de la part du pouvoir attaquer ou s’attaquer à des magistrats, moi, ça me pose question sur la conviction qu’il faut un État de droit. Une justice instrumentalisée, c’est le règne de la peur et de la terreur.
Aujourd’hui, il y a des situations très alarmantes. Je parle de la famille de Madiambale, je parle du cas de Farba Ngom, je parle de la situation des détenus politiques, des journalistes et chroniqueurs qui sont emprisonnés, des hommes d’affaires qui sont en prison. Et même le Premier ministre qui organise son insolvabilité pour ne pas payer, pas une amende, mais des dommages et intérêts dans l’affaire qui l’oppose à l’ancien ministre.
Et puis, tout simplement, l’engagement pour une justice consolidée du président de la République, c’était de quitter le Conseil supérieur de la magistrature. Je veux bien croire à une volonté de consolider l’État de droit, mais les éléments qui doivent nous aider à y croire ne sont pas fondamentalement présents. Le dialogue, oui, très bonne tradition sénégalaise qu’il ait décidé de donner suite aux conclusions des deux instances du dialogue politique et de la réforme du système de la justice.
Bassirou Diomaye Faye a parlé de projets de textes relatifs à la révision de la Constitution, au Conseil constitutionnel, au Conseil supérieur de la magistrature et à la Commission nationale indépendante. Le projet du code électoral également. Tous seront présentés en Conseil des ministres, a-t-il annoncé aujourd’hui. Comment analysez-vous cette initiative ? À quoi cela renvoie-t-il concrètement ?
Pour moi, c’est nous mettre dans le décor. Le problème du Sénégal n’est pas institutionnel. Le problème du Sénégal n’est pas son système électoral. S’il n’était pas bon, on n’aurait pas connu trois alternances. Le problème du Sénégal est économique et social. Il est économique et social. Donc quel est l’intérêt de mettre en avant ces questions qui sont éprouvées, avec un système électoral qui vaut l’admiration du monde, qui fait en sorte que dès 20 heures on connaît le nom du vainqueur, par rapport à d’autres pays qui restent des semaines pour édifier l’opinion sur comment ça s’est passé ? Cela ne me semble pas être la question préoccupante pour les Sénégalais qui veulent sortir de la triple panne qui marque ce régime : la panne du projet, de la méthode et du leadership.
Quel est le projet ? Le président a parlé d’un projet de relance de l’investissement et de relance économique, là où le Premier ministre parle d’un programme de redressement économique. Et dans les deux cas, au regard de la pression fiscale, le PASTEF n’est là que pour presser les Sénégalais. C’est taxé partout, et bientôt ils vont taxer les femmes et leurs tontines dans les quartiers.
Le problème du Sénégal, pour moi, il n’est pas de l’ordre de l’institutionnel ni du système électoral. Il est dans une justice qu’il faut arrêter d’instrumentaliser. Et je pense que la bonne attitude, c’est de prêcher l’exemplarité, mais en respectant la justice, pas en la contournant.