Entretien…
Dr. Sambe, le 25 avril, six localités maliennes attaquées simultanément, le ministre de la Défense tué. Première question directe : pour quelqu'un qui suit de près la situation au Sahel, pouvez-vous vraiment être surpris par cette frappe ?
Surpris par le moment ou par le détail des cibles, peut-être. Mais surpris dans le fond, non. Ce qui s'est passé le 25 avril s'inscrit dans une logique que le JNIM construisait patiemment depuis des mois. Il y avait des signaux clairs : le blocus du carburant, la consolidation de son ancrage territorial dans le Centre et le Nord, la montée en régime des opérations de harcèlement dans la région de Kayes. Ce n'était pas une improvisation, c'était l'aboutissement d'une réelle stratégie de patience stratégique.
L'alliance avec le FLA, elle, repose sur des fondations bien antérieures aux événements récents. Iyad Ag Ghaly, c'est une trajectoire hors du commun : ancien chef rebelle touareg, devenu conseiller consulaire malien en Arabie Saoudite sous la présidence ATT, puis jihadiste en chef. Il connaît les deux mondes de l'intérieur. Et la tribu des Ifoghas, à laquelle il appartient, constitue un lien humain organique entre les deux organisations dont on a longtemps douté de l’étanchéité. Ils partagent la même cible : le régime de Bamako et son adossement à l'Africa Corps russe.
La mort du général Camara n'est pas un dommage collatéral ; c'est un acte calculé. Sur le plan opérationnel, on élimine l'un des officiers les plus compétents du dispositif. Sur le plan symbolique, on démontre que le cœur du système est vulnérable et atteignable. Et sur le plan politique, on expose une réalité que l'on préférait éviter : l'externalisation de la sécurité, qu'elle soit française avec Barkhane hier ou russe avec l'Africa Corps aujourd'hui, a ses limites, et ces limites viennent d'être atteintes de façon spectaculaire.
La légitimité du régime Goïta reposait sur une promesse sécuritaire. Après le 25 avril, cette promesse peut-elle encore tenir ?
Malgré le soutien affiché aux FAMAs, elle est sérieusement mise à l'épreuve, et le régime le sait. Sadio Camara n'était pas un général ordinaire. Il était à la fois un technicien militaire de premier plan, un loyal absolu du pouvoir, et l'homme qui avait pensé et orchestré le rapprochement avec Moscou. Sa disparition crée un vide qui touche à la fois la chaîne de commandement et l'équilibre interne du régime. Ce n'est pas remplaçable en quelques semaines.
Cela dit, il faut savoir raison garder. Goïta reste le centre de gravité du système ; sa réapparition publique rapide après les attaques en est le signe. Et, historiquement, les régimes militaires maliens ont une capacité de survie qui a régulièrement déjoué les pronostics. Le deuil national, dans l'immédiat, peut produire un effet de cohésion autour du drapeau.
Mais voilà le problème structurel : ce régime a construit sa légitimité presque exclusivement sur la promesse de sécurité. « Nous reprendrons ce que les civils ont perdu. »La reprise de Kidal était le symbole de cette promesse. Or cette victoire est aujourd'hui contestée par la réalité du terrain. Sans succès militaires tangibles et rapides, le récit risque de s'effriter et, avec lui, la base même sur laquelle le pouvoir s'est assis. À moyen terme, cette crise fragilise profondément le régime si des gains militaires à court terme ne sont pas brandis. Mais elle ouvre aussi, je l'ai dit à Lomé, une fenêtre de dialogue régional que la stabilité ordinaire n'aurait peut-être jamais forcée. Le réveil brutal éveille souvent la conscience commune de la nécessité de s’ouvrir davantage à la coopération régionale surtout que la sécurité ne peut plus être gérée sans synergie minimale.
Vous étiez justement à Lomé le 18 avril, sept jours avant les attaques, reçu par le Président Faure Gnassingbé en personne. Qu'est-ce que cette rencontre dit de la posture togolaise dans la crise sahélienne ?
Elle dit quelque chose d'essentiel sur la méthode. Le Président Gnassingbé et son ministre Robert Dussey ont compris une chose que beaucoup de dirigeants africains n'ont peut-être pas encore intégrée : face à des crises de cette complexité, les réponses diplomatiques classiques et militaires ne suffisent pas. Il faut mobiliser, aussi, l'intelligence africaine, les chercheurs, les praticiens, les gens qui connaissent les territoires et les communautés de l'intérieur et sont en contact avec les parties prenantes. Nous n'étions pas là pour valider une stratégie écrite à l'avance ; nous étions là pour contribuer à la penser, à créer les conditions de son appropriation régionale par les acteurs impliqués dans les conflits et les différends diplomatiques actuels.
La composition des participants à cette réunion était elle-même un signal politique et diplomatique fort. Ministres des Affaires étrangères des trois pays de l'AES, représentants de la CEDEAO, de l'Union africaine, des Nations unies, des pays membres de l'Union européenne, de la Russie mais aussi des think tanks et de la société civile tous présents dans la même salle, autour de la même table. Ce n'est pas banal dans le contexte actuel. Lomé a fait quelque chose de rare : refuser de choisir entre les deux blocs et se positionner comme ce qu'on appelle une 'zone verte', un espace de décompression où chaque partie peut parler sans que chaque mot soit immédiatement chargé de connotations politiques irréconciliables.
Notre contribution, en tant que Timbuktu Institute, était d'insister sur ce que nous appelons le 'paquet indivisible'. L'idée, c'est simple : on ne peut pas traiter la sécurité en l'isolant de la gouvernance, ni la gouvernance sans le développement, ni le développement sans la démocratie. Dès qu'on commence à séparer ces dimensions pour des raisons de commodité politique, on perd la cohérence de la réponse et on court à l'échec.
Concrètement, qu'est-ce qui est sorti de Lomé ? Y a-t-il des mécanismes opérationnels précis, ou reste-t-on au stade des grandes déclarations d'intention ?
Pour ma part, j’ai défendu des points essentiels sur lesquels des convergences sont possibles, et je les crois pour réellement exploitables. La première et pour moi la plus urgente, c'est la création d'un canal militaire et technique direct entre les états-majors de l'AES et de la CEDEAO. Un canal qui fonctionne indépendamment des agendas politiques et diplomatiques du moment, qui permette un partage de renseignement, une coordination logistique et une concertation opérationnelle sur le terrain. La situation au Mali et dans une moindre mesure, au Burkina Faso, l’exige aujourd’hui. C'est le nerf de la guerre : tant qu'on mélange questions sécuritaires et querelles politiques, tout se bloque. Mais si des officiers qui partagent une même lecture de la menace peuvent travailler ensemble sans tout le temps attendre le feu vert politique, on peut avancer vite. Même les terroristes ont compris l’enjeu de coordination.
La stratégie togolaise elle-même repose sur cinq piliers articulés : bon voisinage, intégration économique, réponse sécuritaire, diplomatie et approche holistique. Ce n'est pas un catalogue de vœux ; c'est une architecture pensée, qui positionne Lomé explicitement comme pont et comme chambre de décompression entre l'AES et le reste de la sous-région.
Ce qui m'a le plus frappé, c'est la réaction d’un ministre des affaires étrangères d’un des pays représentés. Il a pris la parole au nom des trois pays de l'AES pour qualifier la démarche togolaise de 'concrétisation de la médiation'. Ce n'est pas du jargon de chancellerie ; c'est un signal. Cela signifie que les pays de l'AES ne rejettent pas le dialogue en bloc. Ce qu'ils rejettent, c'est la conditionnalité excessive et les injonctions à sens unique. Lomé a compris cette nuance capitale et s’en est saisi. Et après les attaques du 25 avril, ces pistes ne sont plus des options, elles s’imposent comme des nécessités.
Précisément, les attaques du 25 avril renforcent-elles l'argument d'une coopération AES-CEDEAO urgente, ou risquent-elles de durcir les positions et de refermer les portes ?
Je suis convaincu qu'elles accélèrent une prise de conscience de la nécessité et je pense qu'elles peuvent lever certains blocages si les acteurs politiques sont lucides. L'argument central que nous défendions à Lomé, c'est que les menaces ne respectent ni les frontières des alliances politiques ni les étiquettes idéologiques. Le JNIM frappe Bamako et Kidal comme il l’a déjà fait à Kafolo au Nord de la Côte d’Ivoire ou encore à Banikoara au Bénin sans se demander si ses cibles appartiennent à l'AES ou à la CEDEAO. La transnationalité de la menace n'est pas une thèse académique ; c'est une réalité brute que le 25 avril a rendue impossible à nier.
La solidarité politique de l'AES s'est exprimée rapidement, avec un communiqué commun. C'est un geste. Mais les communiqués ne font pas la guerre. Ce qu'il faut maintenant, c'est descendre du niveau de la rhétorique pour aller vers l'opérationnel : partage de renseignement entre services, coordination logistique transfrontalière, concertation entre commandements militaires, et tout cela sans attendre une réconciliation politique globale entre Bamako et Abidjan ou entre Niamey et Cotonou, qui peut prendre le cours du temps long qui est souvent celui de la diplomatie.
C'est exactement ce que l'approche togolaise pourrait permettre : découpler le technique du politique. L’opérationnel sécuritaire urgent des rounds de négociations diplomatiques avance maintenant sur ce qui est faisable, sans renoncer à l'ambition de long terme. La crise malienne peut être le catalyseur de cette bascule à condition que les décideurs saisissent la fenêtre avant qu'elle ne se referme.
Vous dites que la crise sécuritaire actuelle peut accélérer la convergence. C'est contre-intuitif. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
L'histoire des processus d'intégration régionale nous enseigne que les crises sont souvent le vrai moteur, parfois le seul moteur. A titre d’exemple, des entités comme l'Europe n'ont pas construit leurs institutions dans la paix et la prospérité ; elles les ont construites dans le trauma d'après-guerre, parce que le coût de la division était devenu insupportable. Au Sahel, on est en train d'atteindre ce seuil.C’est une course contre la montre dans une phase critique de maturation du conflit où le JNIM et les groupes criminels sont en train de endogénéiser davantage, prendre leur temps en installant des pays comme le Mali et le Burkina Faso dans une situation de « paix ni guerre »
Le désaccord entre l'AES et la CEDEAO est fondamentalement politique : il porte sur la gouvernance, la démocratie, les modalités du changement de pouvoir. Ces questions sont réelles, et elles ne se résolvent pas en quelques mois. Mais sur la menace terroriste elle-même, il n'existe pas de désaccord. Aucun État de la sous-région ne veut l'expansion jihadiste chez lui ou à ses frontières. C'est déjà un socle commun, et c'est à partir de ce socle-là qu'il faut construire.
Lomé a eu l'intelligence de partir de ce point d'accord minimal plutôt que de conditionner la coopération à une réconciliation politique préalable dont le timing nous échappe. C'est une rupture méthodologique importante. La mort du général Camara, la frappe coordonnée sur six localités et les menaces brandies de blocus : tout cela rend cet argument irréfutable. La question maintenant, c'est de savoir si les dirigeants concernés ont la volonté politique d'en tirer les conséquences et sans attendre.
Sur le fond : quelle est votre lecture d'une sortie de crise crédible pour le Mali ? Et comment la question touarègue, plus particulièrement, s'y articule-t-elle ?
La première vérité à dire et personne ne l'entend volontiers, c'est qu'il n'existe pas de solution purement militaire durable. Plus d’une décennie d'expérience empirique le démontrent. Barkhane, le G5 Sahel, l'AfricaCorps : chaque dispositif a produit des succès tactiques, locaux, temporaires, au prix d'un bilan humain lourd et d'un effet pervers majeur : le renforcement des narratifs Jihadistes auprès des populations auprès desquels les groupes se présentent comme des protecteurs ou des réparateurs d’injustice. Chaque frappe mal ciblée, chaque exaction civile documentée, est une publicité offerte aux recruteurs.
Pour le Mali, la voie réaliste passe d'abord par un dialogue politique inclusif avec les mouvements touareg sur les questions de fond : décentralisation réelle et substantielle, partage équitable des ressources extractives du Nord, intégration des élites locales dans les institutions maliennes. Et une révision sérieuse de l'Accord d'Alger de 2015, qui n'a jamais été réellement mis en œuvre et qui reste un contentieux ouvert. Les mêmes mesures s’imposent aussi au Centre, auprès de populations auxquelles on n’a jamais ou très peu offert d’opportunités de dialogue et où les milices d’autodéfense et la répression stigmatisante ont malheureusement eu leurs effets déchirants et un impact négatif sur le tissu social et le sentiment d’appartenance nationale fortement entamé par tant d’années d’ostracisme.
En parallèle, la gouvernance civile doit être réhabilitée : lutte contre la corruption, restauration des services publics dans le Centre comme au Nord, la transformation d'une armée perçue comme partiale en une force vraiment nationale. Ce n'est pas de la naïveté ; c'est le seul moyen de couper les groupes armés de leur base de recrutement.
Au niveau régional, l'approche proposée à Lomé est précisément ce dont on a besoin : une coordination multilatérale qui associe l'AES, la CEDEAO, l'Algérie, la Mauritanie et des acteurs neutres ou perçus comme tels. Et sur les partenariats extérieurs, il faut être lucide sans être dogmatique. L'expérience de l'Africa Corps montre des gains ponctuels mais aussi une incapacité structurelle à tenir les territoires face à une guérilla ancrée localement. L'avenir, ce sont des partenariats pragmatiques, souples, centrés sur la formation, la maintenance et le renseignement mais sans logique d'occupation ni d'ingérence.
Alors, au-delà de l'urgence immédiate, comment le Timbuktu Institute envisage-t-il la trajectoire du Sahel à horizon de dix ans ?
Ce qui nous guide depuis le départ, c'est une conviction que les événements confirment régulièrement : le Sahel ne sera pas stabilisé de l'extérieur. Pas de Paris, pas de Moscou, pas de Washington. Les solutions doivent être endogènes portées par les sociétés sahéliennes, légitimées par elles, pensées à partir de leurs réalités profondes.
La question touarègue en est l'illustration parfaite. Ce n'est pas un problème de sécurité au sens étroit mais c'est un dossier régional et historique qui renvoie à des décennies de marginalisation, à des droits légitimes sur des territoires et des ressources, à des identités que les frontières héritées du découpage colonial ont fragmentées. Traiter ce dossier par la seule force, c'est s'assurer l'enlisement. C'est ce que l'histoire malienne démontre depuis 1963.
Ce que la rencontre de Lomé a montré la semaine du 18 avril et ce que le 25 avril vient de rendre encore plus évident, c'est que l'Afrique est capable de produire ses propres cadres de solution quand elle réunit autour d'une même table des décideurs, des experts et des représentants des sociétés civiles. La réunion de haut niveau pilotée par le Ministre des Affaires étrangères, le Professeur Robert Dussey, en est une preuve concrète. Le modèle togolais pragmatique, inclusif, respectueux des souverainetés mérite d'être considéré sérieusement même s’il faudrait l’enrichir d’autres apports.
Le déclic du 25 avril ne doit pas être une occasion manquée. Elle doit être l'électrochoc qui convertit l'urgence politico-sécuritaire en architecture opérationnelle d’une synergie plus que nécessaire. Les fondations ont été posées à Lomé. Il s'agit maintenant de bâtir dessus assez vite, et avec la même détermination que les groupes armés mettent à détruire et déstabiliser notre région au destin lié et dont aucun pays, de la CEDEAO ou de l’AES, ne pourra « déménager... »