Entretien avec Abdoulaye Niane (DER/FJ) : « L’État doit rester stratège dans le financement du secteur privé… »

Nommé il y a un mois à la tête de la Délégation générale à l’Entrepreneuriat des Femmes et des Jeunes (DER/FJ), Abdoulaye Niane a accordé un entretien à Dakaractu en marge du forum sur l’entrepreneuriat et l’emploi. Il y défend le rôle stratégique de l’État dans le financement du secteur privé, dresse un premier bilan de son institution et revient sur les exigences de transparence qui encadrent, selon lui, la gestion des institutions publiques de financement.


Dakaractu : Aujourd’hui, vous participez à des panels dans le cadre de ce forum sur l’emploi et l’employabilité, notamment sur l’entrepreneuriat. Il a beaucoup été question du soutien constant de l’État aux entreprises, certains estimant même que des entreprises devraient prendre la place de l’État. Vous, au contraire, avez insisté sur le rôle de l’État comme interface. De quoi s’agit-il concrètement ?

 

 

Abdoulaye Niane : En réalité, c’est un retour sur une vieille formule qui a fait l’objet de nombreux débats : « moins d’État, mieux d’État ». Dans les années 90, avec les politiques d’ajustement structurel, on disait que l’État devait être souple, stratège, et se retirer de l’activité économique. Nous partageons cette idée : l’État n’a pas vocation à prendre la place du secteur privé.

 

Toutefois, dans un pays en voie de développement, il existe toujours des dysfonctionnements que le marché seul, ou les entreprises privées seules, ne peuvent régler. D’où la nécessité de l’intervention de l’État. Si l’on regarde la trajectoire de développement de nombreux pays d’Asie notamment la Chine en est un exemple concret, mais il y en a d’autres et on voit bien que l’État a été au cœur du dispositif. Il a permis de nourrir un secteur privé national de façon stratégique, de le porter. Et aujourd’hui encore, ces États continuent de soutenir leur secteur privé. Savez-vous que les entreprises chinoises bénéficient souvent de subventions ? Nos entreprises ne peuvent pas les concurrencer lors des appels d’offres, parce que les entreprises chinoises partent avec 20 % de moins que les nôtres.

 

L’État doit donc être stratège et intervenir pour corriger les dysfonctionnements du marché. C’est le cas aujourd’hui dans l’octroi de crédits, dans le financement des PME-PMI ou des entreprises du secteur informel, portées parfois par des jeunes ou des femmes qui n’ont pas les garanties nécessaires. Si on les laisse entre les mains de la finance classique, l’accès au crédit ne sera pas possible. C’est pourquoi l’État est présent, avec des instruments comme la DER, pour aider ce secteur privé à prendre son envol demain. Remettre en cause ces instruments reviendrait à écarter une part importante de notre économie de l’activité économique.

 

Vous avez évoqué un certain nombre d’instruments trouvés en place à la DER. Peut-on avoir une idée de l’impact de ces mécanismes sur l’employabilité ?

 

Travailler sur l’impact est un sujet extrêmement difficile ; il faut des études d’impact pour y parvenir. On peut néanmoins donner des chiffres : si vous visitez le site de la DER, vous verrez que plus de 200 milliards de francs CFA ont été octroyés en financement, et que des milliers de personnes ont été touchées, en termes de financement comme de formation. Mais l’impact réel reste à déterminer.

 

La vision qui prévaut depuis un certain temps et qu’il faut approfondir, consiste à disposer d’un réel levier pour peser sur les chaînes de valeur et sur la croissance économique, au-delà des seuls chiffres. Ce ne sont pas les chiffres qui comptent, mais leur poids sur les leviers économiques. Nos procédures seront revues à l’aune de cette vision.

 

La DER a maintenant près d’une dizaine d’années. Elle a été créée en 2017 et elle a atteint une étape critique de son développement. La vision dégagée est bonne ; il reste à l’approfondir, à mieux cerner les instruments de gouvernance, et à faire en sorte que l’argent investi soit remboursé, afin que davantage de bénéficiaires puissent en profiter. Nous ne sommes plus au stade où il faut s’interroger sur l’utilité de la DER, c’est un instrument utile. Il faut désormais passer au stade de l’impact, toucher plus de monde et générer un retour sur investissement pour l’État.

 

Vous avez été nommé il y a tout juste un mois à la tête de cette structure, qui dépend de la Présidence de la République. Avez-vous déjà mis en place des politiques précises ?

 

Non, on ne peut pas dire, à ce stade, avec seulement un mois de présence, que nous avons des politiques déjà arrêtées à dérouler. Nous sommes en train de rencontrer les équipes, de dégager une vision, de réfléchir. Dans les semaines à venir, nous aurons une compréhension beaucoup plus complète, après une évaluation de l’existant. C’est à ce moment-là que nous pourrons dégager une vision qui s’inscrira certainement dans le sillage de ce qui existe déjà, mais que nous approfondirons, en y apportant notre pierre.

 

Pour l’instant, notre axe principal d’intervention est l’impact. C’est à dire, aller plus vite, plus loin. Le président de la République nous a donné pour instruction de toucher le plus grand nombre de jeunes et de femmes et c’est un axe fort. Nous devrons le faire de façon qualitative, en veillant à ce que les bénéficiaires s’inscrivent dans les chaînes de valeur définies, dans les huit pôles-territoires appelés à devenir des champions, et avec le taux de déperdition le plus faible possible.

 

Les règles ont-elles changé en matière de gouvernance et de reddition des comptes au sein de ces institutions publiques de financement ?

 

Oui, et profondément. Le temps où un délégué général pouvait justifier ses actes par « obéissance » à des ordres est révolu. Le pays a changé, ce sont d’autres temps, d’autres mœurs. Aujourd’hui, on fonctionne comme des agents publics responsables, à la tête d’une institution de financement public, et tôt ou tard, chacun est appelé à répondre de ses actes. La justice est là pour cela. Le Sénégal a connu des transitions, des alternances, et personne ne prendrait aujourd’hui le risque de justifier une entorse à la règle de droit par le seul argument de l’obéissance.

 

J’ai dirigé une institution publique, la BND, qui est elle aussi une institution de financement susceptible de recevoir des commandes publiques. Lors de notre première audience, le président de la République m’a dit : « Si quelqu’un te dit que le président a dit [de faire telle chose], dis-lui de m’appeler moi-même. » Il y a en effet des personnes qui affirment avoir été mandatées par le président. La même consigne m’a été donnée par rapport à l’ancien président comme à l’actuel. Aujourd’hui, la reddition des comptes est devenue un exercice banal, et les gens ne prennent plus ce risque.

 

Vous évoquiez également une réflexion sur le rôle de la BCEAO dans le financement du secteur privé. Pouvez-vous préciser votre pensée ?

 

Il existe évidemment des lenteurs dans les établissements classiques qui gèrent ces instruments. Tout n’est pas parfaitement réglé dans la gouvernance classique, mais il y a un code de conduite, un minimum que chacun doit respecter, des instructions claires, et le financement est octroyé selon les règles établies.

 

Une réflexion doit aussi être menée sur le rôle de la BCEAO dans nos instruments de financement, dans le secteur bancaire privé. Ce cadre est parfois déséquilibré ; certaines règles datent d’un autre âge, et notre souveraineté doit être réévaluée à l’aune des pratiques de cet établissement de régulation régionale. Si nous voulons nous développer, nous devons disposer de règles plus souples, qui tiennent compte de la réalité de notre système économique et qui offrent davantage de flexibilité à nos États, et par extension à nos établissements bancaires. C’est une question de fond qu’il faut adresser, sinon, nous n’aurons pas d’établissements bancaires capables de financer le développement.

 

Je connais les réalités de l’ancien système comme les nouvelles réalités que je découvre aujourd’hui, et cela me met d’autant plus à l’aise en tant que militant de l’entrepreneuriat et de l’emploi.

Lundi 10 Aout 2026
Cheikh Sadibou Fall