Chaque pirogue qui quitte les côtes sénégalaises emporte avec elle une vérité que nous refusons encore de regarder en face : ce n'est pas l'aventure qui pousse nos jeunes vers l'Atlantique. C'est l'absence de perspective. C'est le mur invisible que la société dresse devant eux. Elle sourit en façade et agit impitoyablement dans les faits.
J'ai écrit Les Larmes de Mossane pour donner un visage à ces statistiques qui nous anesthésient. Moussa et Mossane ne représentent pas des cas d’école. Ce sont nos enfants, nos voisins, les diplômés sans emploi que nous croisons dans les gares routières et les marchés de Dakar, de Thiès, de Ziguinchor, ceux qui ont fait ce qu'on leur avait demandé : étudier, patienter, espérer. Et qui ont tout de même fini les mains vides.
L'émigration clandestine n'est pas un problème de jeunesse irresponsable. C'est le symptôme d'un contrat social rompu.
Trois racines profondes alimentent ce désespoir. La première est économique. Selon l'enquête nationale sur l'Emploi au Sénégal publiée par l'Agence nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD, ENES 2024), le taux de chômage national atteint 21,6 %, mais grimpe à 29,6 % chez les 15–24 ans. Plus alarmant encore, 34,4 % des jeunes de cette tranche d'âge ne sont ni en emploi, ni en formation, ni aux études — ce que les spécialistes appellent les NEET. Même les diplômés du supérieur ne sont pas épargnés : 18,2 % d'entre eux sont sans emploi, et neuf actifs sur dix évoluent dans l'économie informelle, souvent précaire et sans protection sociale. Avoir un diplôme au Sénégal ne garantit plus rien. Cette promesse brisée est une blessure que les chiffres ne mesurent pas entièrement.
La deuxième racine est climatique. Les changements climatiques frappent d'abord les plus vulnérables, les pêcheurs dont la mer se vide, les agriculteurs dont les récoltes brûlent, les familles côtières dont les maisons disparaissent sous les eaux. Ces hommes et ces femmes ne migrent pas par choix. Ils fuient une catastrophe silencieuse que le monde industrialisé a provoquée et qu'ils paient de leur vie. La troisième racine est sociale, et c'est peut-être la plus douloureuse à nommer. Dans une société où la réussite se mesure à l'aune de ce qu'on ramène à la famille, partir, même au péril de sa vie, est parfois perçu comme plus honorable que de rester et d'échouer. Dans de nombreux contextes familiaux, la pression communautaire peut transformer un désespoir individuel en décision collective. On part parce qu'on ne peut plus rester sans honte.
Face à ces réalités, nos réponses collectives restent désespérément insuffisantes. On parle de sensibilisation, de patrouilles maritimes, de coopération européenne. Mais on ne parle pas assez de créer ici, au Sénégal, les conditions pour que rester soit une fierté plutôt qu'une résignation.
Ce que nos jeunes demandent n'est pas extraordinaire. Ils demandent un emploi digne, une formation qui ouvre des portes, un système judiciaire équitable, des élites qui investissent dans leur pays plutôt que d'en exporter les richesses. Ils demandent simplement que le Sénégal leur appartienne autant qu'il appartient à ceux qui en détiennent les clés.
Tant que nous ne répondrons pas à ces demandes fondamentales, nous pourrons construire tous les murs que nous voulons aux frontières de l'Europe : les pirogues partiront quand même. Ce n'est pas la mer qui attire nos jeunes. C'est l'horizon qu'on leur a confisqué.
Il est temps de cesser de traiter l'émigration comme un problème d'ordre public et de la traiter pour ce qu'elle est vraiment : un miroir brutal de nos manquements collectifs. Un appel que nous n'avons pas encore eu le courage d'entendre.
Paul Sédar Ndiaye, auteur des Larmes de Mossane