Devons-nous accepter la mort de Kadhafi et le traitement honteux de son cadavre ?

Mouammar Kadhafi, 69 ans, en fuite depuis la chute le 23 août de son QG à Tripoli, a été capturé vivant jeudi à Syrte, sa région d'origine, et tué par balles peu après. Il n'est toujours pas clair s'il a été exécuté ou s'il a péri dans des échanges de tirs. Est-ce cela, la justice ?


Mouammar Kadhafi a été tué jeudi, dans des conditions extrêmement douteuses et qui ne laissent aucun doute sur son lynchage par les rebelles. Il avait juré de mourir les armes à la main ; pourtant, il n'a pas éte tué dans un combat, mais exécuté à bout portant après avoir été capturé et blessé.

Comme si cela ne suffisait pas, le corps de Kadhafi, emmené à Misrata, a tout d'abord été promené dans les rues avant d'être exposé dans la chambre froide d'une boucherie de centre commercial, où les habitants qui le désirent peuvent venir défiler ou se faire prendre en photo devant son cadavre.

Le CNT aurait été pourtant bien avisé de mettre la main sur le cadavre pour le transporter en lieu sûr, à Tripoli, quitte à l'exposer en public (pour prouver sa mort) sous bonne garde et hors d'atteinte.

On peut comprendre l'enthousiasme des habitants de la ville suite à leur victoire, mais il est ignoble de laisser le cadavre dans une chambre froide, exposé à la vue et aux insultes d'une populace ivre de sa victoire.

Or, ce traitement barbare se fait sous l'autorité, au moins théorique, du CNT. Et avec l'aval de l'OTAN, de la France et des Etats-Unis.

Et de la France, mon pays, parlons-en : comment Alain Juppé, en tant que ministre, peut-il s'exprimer comme il l'a fait sur la mort de Mouammar Kadhafi ?

C'est un regret ? lui demande Elkabbach (à propos des circonstances de la mort de Kadhafi).
Réponse d'Alain Juppé : "On ne va pas verser des larmes sur Kadhafi. Vous savez son passé, le soutien qu'il a apporté à de nombreux attentats terroristes. (...) il lui a été proposé à de multiples reprises de mettre un terme aux hostilités, y compris à Syrte. Le CNT a offert des conditions de reddition à ses derniers partisans. Ils se sont acharnés dans un combat qui ne pouvait pas aboutir. Et donc, voilà la fin."

En d'autres termes, un ministre français nous dit sans sourciller que puisque Kadhafi n'était pas fréquentable (...), et qu'il n'y a pas mis du sien, il a bien cherché ce qui lui arrivait. Circulez, la messe est dite (si je puis dire). Est-ce le discours officiel ?

Il ne s'agit pas de verser des larmes parce que nous serions tristes de la mort d'un dictateur. Il s'agit de déplorer une mort si honteusement opportune (pour les Occidentaux, Etat ou compagnies pétrolières) et le traitement ignominieux réservé à la dépouille du dictateur, acceptés tout tranquillement par des gens qui n'ont que le mot de démocratie à la bouche. C'est peut-être le mot de trop de toute cette guerre. Quels secrets Kadhafi emporte-t-il dans sa tombe ?

Il ne s'agit nullement de remettre en cause la guerre, loin de là, au contraire, ni la chute de Kadhafi, indispensable prélude à un nouveau départ. Mais une nouvelle Libye pourra-t-elle renaître de cendres aussi sanglantes ?

Il ne s'agit pas de savoir si Kadhafi méritait ou pas de mourir de cette façon, mais de savoir comment des Etats dignes de ce nom traitent un ennemi vaincu.

Et le traitement barbare d'un vaincu ne grandit pas le vainqueur.


Hélène Pagès Observatrice
Edité par Tristan Berteloot
Samedi 22 Octobre 2011