Au Sahel, la désinformation ne se contente plus de brouiller le débat public. Elle va plus loin car, nourrissant l'instabilité et l'insécurité. C'est le constat posé par le Dr Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute – African Center for Peace Studies, lors d'une rencontre organisée en marge des activités scientifiques du 10e anniversaire de l'institut, en partenariat avec l'ambassade de Pologne, sur le thème « Désinformation, démocratie, enjeux de stabilité et de sécurité : quels défis partagés entre le Sahel et l'Europe ? ». Selon lui, la période du Covid a révélé que Africains et Européens forment une même « communauté internationale vulnérable ». Cette vulnérabilité informationnelle tient à l'appropriation rapide des narratifs, au déficit d'éducation critique aux médias, au non-vérifié qui circule plus vite que le vérifié et à la confiance qui migre vers les réseaux sociaux. Elle touche en premier lieu une jeunesse africaine de quelque 400 millions de personnes âgées de 15 à 35 ans, alors que l'espace médiatique se rétrécit : départ de chaînes de télévision après les coups d'État de 2021-2023, suspensions de médias, neuf organes interdits au Niger en mai 2025. Or, avertit Bakary Sambe, restreindre le pluralisme au nom de la lutte contre la désinformation « n'est pas la solution » et aggrave le phénomène.
Le chercheur distingue ainsi trois familles d'acteurs : certaines puissances étrangères, les groupes armés terroristes et des acteurs politiques nationaux. L'influence étrangère, souligne-t-il, opère « par amplification plutôt que par substitution » et ne prospère que grâce à des relais locaux. Il décrit une campagne en cinq maillons : production, blanchiment, amplification, reprise par la presse locale, puis passage à l'action dans l'espace social. Pour un coût dérisoire : une opération pilotée depuis Moscou, citée en exemple, aurait mobilisé 34 spécialistes dans 15 pays africains pour un budget d'environ 3 millions de dollars sur dix mois, plaçant 516 articles et vidéos en un mois, la reprise d'un article dans la presse locale se monnayant entre 250 et 700 dollars. Fragiliser la presse locale revient donc à rendre les pays plus vulnérables.
Les effets se mesurent d'abord sur le terrain démocratique. La désinformation affaiblit les sources légitimes (gouvernements, médias, autorités électorales, CEDEAO) et installe une « culture du soupçon » où contredire le discours dominant fait de vous un « traître », ce que l'orateur qualifie de « dividende du menteur ». Les scrutins offrent des fenêtres d'opportunité, comme au Nigeria en 2023 et au Sénégal en 2024, où un faux sondage attribué à un centre d'études inexistant a circulé à cinq jours de l'élection, avec quatre campagnes et plus de 65 articles placés dans trois sites à forte audience. Le scrutin s'est déroulé normalement et de jeunes militants ont refusé d'être instrumentalisés.
Les conséquences sécuritaires sont, selon Bakary Sambe, tout aussi concrètes. Pour les groupes armés terroristes, l'information est « une arme » stratégique et tactique, qui sert à légitimer, glorifier, détourner l'attention et déstabiliser. Il évoque un scénario fictif mais plausible : après l'attaque d'un poste frontalier, une vidéo recyclée d'un pays voisin, un bilan de 25 morts diffusé en langues nationales et un faux audio d'officier ordonnant un repli. Il en résulterait un moral des troupes atteint, une chaîne de commandement brouillée, une coopération fragilisée, des communautés stigmatisées, un renseignement humain qui se tarit et, au final, des recrues pour les groupes armés. Avec la descente de ces groupes vers les pays côtiers, dont une attaque à Diboli, à moins de 2 km de la frontière sénégalaise, le risque d'amalgame communautaire pèse désormais sur le Sénégal.
C'est dans ce contexte que le Timbuktu Institute met en avant son travail de documentation et d'alerte. Son dernier rapport, consacré à l'intelligence artificielle générative dans le conflit malien, fait du Mali « un laboratoire de la guerre informationnelle par l'IA ». L'étude observe un JNIM en phase d'expérimentation, face à un État islamique plus sophistiqué, et un Front de libération de l'Azawad qui recourt à des personnages synthétiques sur TikTok. Le doublage par IA fait en outre tomber la barrière linguistique : des contenus peuvent désormais être diffusés en wolof, en pulaar ou en bambara. L'institut dispose par ailleurs, depuis 2024, d'un observatoire des réseaux sociaux qui surveille les contenus, en lien avec des vérificateurs africains. Ce rapport est une première production issue d'une coopération avec des partenaires polonais, soutenue par l'ambassade de Pologne, et il est téléchargeable via un code QR présenté lors de la rencontre.
Sur les réponses, Bakary Sambe plaide pour s'inspirer des dispositifs européens, comme celui connu en France, sans les exporter tels quels. Au Sahel, il faut selon lui obtenir une modération des plateformes dans les langues locales et miser sur la critique citoyenne, la formation des citoyens et la résilience par les radios, l'oralité et les chefs religieux et communautaires. Il appelle les États ouest-africains à adopter l'éducation à l'information et des observatoires indépendants, et à partager l'alerte : « la rumeur ne s'arrête pas à la frontière », ni l'alerte. Ses recommandations s'articulent à trois niveaux (États et institutions, société civile, mécanismes régionaux), avec une coopération exigeante avec les plateformes, un soutien aux médias fragilisés et une recherche conjointe. Condition transversale : viser les comportements, non les opinions, car l'État de droit doit se préserver de cibler les opinions. Citant Stendhal, il conclut que « presque tous les malheurs de la vie viennent de fausses idées » sur ce qui nous arrive.
Le chercheur distingue ainsi trois familles d'acteurs : certaines puissances étrangères, les groupes armés terroristes et des acteurs politiques nationaux. L'influence étrangère, souligne-t-il, opère « par amplification plutôt que par substitution » et ne prospère que grâce à des relais locaux. Il décrit une campagne en cinq maillons : production, blanchiment, amplification, reprise par la presse locale, puis passage à l'action dans l'espace social. Pour un coût dérisoire : une opération pilotée depuis Moscou, citée en exemple, aurait mobilisé 34 spécialistes dans 15 pays africains pour un budget d'environ 3 millions de dollars sur dix mois, plaçant 516 articles et vidéos en un mois, la reprise d'un article dans la presse locale se monnayant entre 250 et 700 dollars. Fragiliser la presse locale revient donc à rendre les pays plus vulnérables.
Les effets se mesurent d'abord sur le terrain démocratique. La désinformation affaiblit les sources légitimes (gouvernements, médias, autorités électorales, CEDEAO) et installe une « culture du soupçon » où contredire le discours dominant fait de vous un « traître », ce que l'orateur qualifie de « dividende du menteur ». Les scrutins offrent des fenêtres d'opportunité, comme au Nigeria en 2023 et au Sénégal en 2024, où un faux sondage attribué à un centre d'études inexistant a circulé à cinq jours de l'élection, avec quatre campagnes et plus de 65 articles placés dans trois sites à forte audience. Le scrutin s'est déroulé normalement et de jeunes militants ont refusé d'être instrumentalisés.
Les conséquences sécuritaires sont, selon Bakary Sambe, tout aussi concrètes. Pour les groupes armés terroristes, l'information est « une arme » stratégique et tactique, qui sert à légitimer, glorifier, détourner l'attention et déstabiliser. Il évoque un scénario fictif mais plausible : après l'attaque d'un poste frontalier, une vidéo recyclée d'un pays voisin, un bilan de 25 morts diffusé en langues nationales et un faux audio d'officier ordonnant un repli. Il en résulterait un moral des troupes atteint, une chaîne de commandement brouillée, une coopération fragilisée, des communautés stigmatisées, un renseignement humain qui se tarit et, au final, des recrues pour les groupes armés. Avec la descente de ces groupes vers les pays côtiers, dont une attaque à Diboli, à moins de 2 km de la frontière sénégalaise, le risque d'amalgame communautaire pèse désormais sur le Sénégal.
C'est dans ce contexte que le Timbuktu Institute met en avant son travail de documentation et d'alerte. Son dernier rapport, consacré à l'intelligence artificielle générative dans le conflit malien, fait du Mali « un laboratoire de la guerre informationnelle par l'IA ». L'étude observe un JNIM en phase d'expérimentation, face à un État islamique plus sophistiqué, et un Front de libération de l'Azawad qui recourt à des personnages synthétiques sur TikTok. Le doublage par IA fait en outre tomber la barrière linguistique : des contenus peuvent désormais être diffusés en wolof, en pulaar ou en bambara. L'institut dispose par ailleurs, depuis 2024, d'un observatoire des réseaux sociaux qui surveille les contenus, en lien avec des vérificateurs africains. Ce rapport est une première production issue d'une coopération avec des partenaires polonais, soutenue par l'ambassade de Pologne, et il est téléchargeable via un code QR présenté lors de la rencontre.
Sur les réponses, Bakary Sambe plaide pour s'inspirer des dispositifs européens, comme celui connu en France, sans les exporter tels quels. Au Sahel, il faut selon lui obtenir une modération des plateformes dans les langues locales et miser sur la critique citoyenne, la formation des citoyens et la résilience par les radios, l'oralité et les chefs religieux et communautaires. Il appelle les États ouest-africains à adopter l'éducation à l'information et des observatoires indépendants, et à partager l'alerte : « la rumeur ne s'arrête pas à la frontière », ni l'alerte. Ses recommandations s'articulent à trois niveaux (États et institutions, société civile, mécanismes régionaux), avec une coopération exigeante avec les plateformes, un soutien aux médias fragilisés et une recherche conjointe. Condition transversale : viser les comportements, non les opinions, car l'État de droit doit se préserver de cibler les opinions. Citant Stendhal, il conclut que « presque tous les malheurs de la vie viennent de fausses idées » sur ce qui nous arrive.