Au lendemain de la Déclaration de politique générale (DPG) du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo, prononcée mardi 8 septembre 2026 devant l’Assemblée nationale, les réactions politiques se multiplient. Parmi elles, celle de Me Oumar Youm, membre du Secrétariat exécutif de l’APR, coordonnateur de l’APR dans le département de Mbour et maire de Thiadiaye.
Au micro de Dakaractu Mbour, l’ancien ministre livre une lecture particulièrement critique de la situation économique du pays. Pour lui, la DPG constitue surtout un « rappel au principe de réalité » et met en évidence les limites de certaines hypothèses économiques défendues par le pouvoir.
Quel regard portez-vous sur la DPG du Premier ministre Al Aminou Lo ?
La DPG du Premier ministre Al Aminou Lo est importante parce qu’elle intervient dans un contexte économique et financier particulièrement difficile. Elle a surtout le mérite de nous ramener au principe de réalité.
Ce que nous avons entendu devant l’Assemblée nationale montre que certaines hypothèses sur lesquelles reposait la stratégie économique du nouveau pouvoir doivent aujourd’hui être réinterrogées.
Jubbanti Koom, qui portait les promesses de la reconstruction, est aujourd’hui rattrapé par les réalités économiques et financières du pays. La DPG doit donc nous conduire à relire, corriger et ajuster le Plan de redressement économique et social ainsi que la SND.
Vous semblez particulièrement critique sur la communication financière du pouvoir. Pourquoi ?
Parce qu’un État ne communique pas sur ses finances comme un parti politique communique sur le bilan de son adversaire.
Lorsqu’on parle des finances publiques, chaque déclaration engage la crédibilité de l’État. Elle est immédiatement analysée par les investisseurs, les banques, les agences de notation et les institutions financières internationales.
Or, pendant longtemps, la communication financière du nouveau pouvoir a davantage ressemblé à un réquisitoire politique contre les prédécesseurs qu’à une stratégie destinée à préserver la crédibilité de la signature souveraine du Sénégal.
Les conséquences sont là : la confiance s’est détériorée, l’accès aux financements extérieurs s’est progressivement refermé et le risque Sénégal s’est aggravé.
Le Premier ministre reconnaît désormais que le financement endogène ne suffit pas. Est-ce un changement majeur ?
Absolument. Et c’est même l’une des principales contradictions que révèle cette DPG.
On nous avait présenté un modèle reposant largement sur le financement endogène, sans recours massif à l’endettement. Mais le Premier ministre reconnaît désormais que l’épargne nationale est insuffisante pour couvrir nos besoins d’investissement et que le Sénégal doit mobiliser l’épargne internationale.
Il a lui-même prononcé cette phrase qui résume toute la difficulté : « Le financement endogène ne se décrète pas. »
C’est exactement ce que nous disions. Un programme économique doit être construit sur des ressources réellement disponibles et sécurisées.
Les chiffres annoncés sur Jubbanti Koom sont-ils, selon vous, préoccupants ?
Ils sont préoccupants. Le plan prévoyait la mobilisation de plusieurs milliers de milliards de francs CFA, avec une part importante de ressources domestiques additionnelles.
Or, à fin août 2026, seulement 173 milliards de francs CFA de ressources domestiques avaient été mobilisés sur un objectif de 303,3 milliards, soit 56,9 %.
Le Premier ministre reconnaît lui-même que Jubbanti Koom « peine à délivrer toutes ses promesses ». Ce constat doit nous pousser à revoir profondément la trajectoire.
Et concernant la dette et le recours au FMI ?
Là encore, le contraste est saisissant.
On promettait un redressement sans endettement. Aujourd’hui, le Sénégal négocie un programme de 2,2 milliards de dollars avec le FMI et doit mobiliser l’appui de ses partenaires.
On promettait de ne pas augmenter la dette et de financer le développement essentiellement sur nos ressources propres. Nous sommes désormais obligés de solliciter les institutions financières internationales.
Il faut avoir le courage de regarder cette réalité en face. La souveraineté ne consiste pas à nier une contrainte lorsqu’elle existe. Elle consiste à choisir lucidement la meilleure manière d’y faire face.
Le gouvernement parle de « reprofilage » plutôt que de restructuration de la dette. Qu’en pensez-vous ?
Je souhaite naturellement que le Sénégal puisse obtenir les conditions les plus favorables possibles.
Mais il faut être lucide. La frontière entre reprofilage et restructuration peut être beaucoup moins nette qu’on ne le laisse entendre.
Si l’allongement des échéances ne suffit pas à restaurer la soutenabilité de la dette, la question ne sera plus de savoir si nous voulons ou non restructurer. Il faudra déterminer quelle restructuration permettra au Sénégal de retrouver de l’oxygène tout en limitant au maximum son coût économique, financier et réputationnel.
Vous appelez donc à revoir Jubbanti Koom et la SND ?
Oui, clairement.
La principale conclusion de cette DPG devrait être une exigence de cohérence.
Les plans conçus avant cette nouvelle dégradation ne peuvent pas demeurer intacts et continuer à constituer, sans révision profonde, la feuille de route pour sortir de la crise.
Il faut remettre à plat les hypothèses, revoir les priorités et adapter les ambitions aux ressources disponibles.
La DPG aurait alors eu au moins un mérite : celui de mettre fin à plusieurs illusions.
Quel message adressez-vous finalement au pouvoir ?
Le temps de la communication politique est passé. Il faut maintenant gouverner.
Il faut remettre les chiffres, les programmes et les ambitions en cohérence avec la réalité, mais surtout remettre le pays au travail.
Il faut corriger les trajectoires qui conduisent à l’impasse et anticiper les décisions pour ne pas subir les difficultés.
Le Sénégal n’a besoin ni d’une revanche sur son passé ni d’une guerre permanente contre lui-même. Il a besoin d’un État qui gouverne sans orgueil, qui assume ses responsabilités du moment et qui mesure la portée de chacune de ses paroles.
La DPG doit donc être le point de départ d’un sursaut de cohérence et de responsabilité.
Elle doit surtout nous conduire à éviter d’ajouter à cette fragilité économique, une fragilité politique.