Cout de la vie -Dakar : au Plateau, un mètre carré peut valoir près de trois ans de SMIG (Paul Sedar Ndiaye)


Dakar serait aussi chère que Paris. Pour un loyer au Plateau, la formule n’est pas loin de la vérité, même en euros. Rapporté au salaire minimum, le logement y coûte bien plus cher qu’à Paris, à l’achat comme à la location.
La comparaison avec Paris ne date pas d’hier. En juillet 2019, Seneweb, reprenant le quotidien Les Échos, affirmait que Dakar devançait la capitale française au classement du cabinet américain Mercer. Africa Check a rectifié peu après : Dakar était 72e et Paris 47e, donc la plus chère des deux.

Ce classement s’adresse aux entreprises qui envoient des cadres à l’étranger. Mercer y relève le prix de plus de 200 biens et services, du logement aux loisirs, puis les compare à ceux de New York, en dollars. Les employeurs s’en servent pour fixer la rémunération de leurs expatriés. Sur cette échelle, l’écart entre les deux villes s’est réduit. En 2021, Dakar pointait au 56e rang et Paris au 33e. L’année suivante, selon l’Agence Ecofin, Dakar était la ville la plus chère de l’UEMOA. En 2024, Mercer classe Paris au 29e rang. Une synthèse publiée sur le site Place Brand Observer situe Dakar au 39e rang, soit dix places plus bas.

Le logement pèse lourd dans ce calcul, et les expatriés se logent dans le haut de gamme. Des loyers qui atteignent 1,5 million de francs dans les quartiers huppés représentent environ quinze fois le salaire moyen, que l’ANSD évalue à 96 206 francs. 
Sur le prix de la pierre, la capitale française reste loin devant. Au Plateau, le mètre carré se vend entre 1,4 et 2,1 millions de francs CFA en 2026, soit environ 2 100 à 3 200 euros. À Paris, le prix médian d’un appartement ancien tourne autour de 9 700 euros le mètre carré, d’après les repères des notaires. À la location, l’écart se réduit nettement. Le même relevé situe les loyers du Plateau entre 6 000 et 15 000 francs le mètre carré par mois, soit 9 à 23 euros. Le loyer médian d’un trois-pièces parisien avoisine 24 euros le mètre carré, selon le réseau des observatoires locaux des loyers. Dans le haut de la fourchette, Dakar rejoint presque Paris.

Au Sénégal, le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) s’élève à un peu plus de 370 francs de l’heure depuis juillet 2023. Pour 40 heures par semaine, cela donne 64 223 francs par mois, à peine 98 euros. Le SMIC français dépasse 1 800 euros brut, plus de dix-huit fois ce montant. Au Plateau, un mètre carré représente donc entre 22 et 33 mois de SMIG, alors qu’à Paris le mètre carré médian correspond à un peu plus de cinq mois de SMIC. À l’achat, le Plateau coûte ainsi quatre à six fois plus de temps de travail. À la location, chaque mètre carré absorbe chaque mois entre 9 et 23 % d’un SMIG, contre moins de 2 % du SMIC à Paris. Ce repère ne vaut que pour une minorité de travailleurs : selon l’ANSD, 96,4 % des emplois relevaient de l’informel en 2017.

La géographie explique une partie de cette pression. Selon le recensement de 2023, la région de Dakar abrite 22 % de la population sur 0,28 % du territoire, avec une densité de 7 277 habitants au kilomètre carré. La presqu’île ne peut guère s’étendre, et l’offre de logements peine à suivre la demande. 

La loi de 2014 a imposé une baisse des loyers, et un décret entré en vigueur en mars 2023 a voulu encadrer leur fixation. En avril 2025, le Conseil des ministres reconnaissait pourtant que la réglementation restait sans effet dans l’agglomération dakaroise, alors que le loyer représente le premier poste de dépenses des ménages dans plusieurs villes du pays. Le 2 septembre, le président Bassirou Diomaye Faye a jugé impératif de réguler les loyers. Huit jours plus tard, le gouvernement a annoncé un gel temporaire des baux, qui doit être formalisé par arrêté. Il prévoit aussi de revoir la méthode de la surface corrigée, qui sert de base au calcul des loyers.

Le pays dépend encore largement de l’extérieur pour se nourrir. Il a acheté environ 1,6 million de tonnes de riz à l’étranger pendant la campagne 2024-2025, selon le département américain de l’Agriculture, et ce riz provient principalement d’Asie. 

L’essentiel de la hausse de l’hivernage vient cependant des produits du pays. En août 2026, d’après l’ANSD, les prix des produits locaux ont progressé de 2,4 % en un mois, contre 0,4 % pour les produits importés. Sur un an, Dakar a enregistré la plus forte hausse des six zones suivies. Le 8 septembre, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo a rappelé aux députés que les denrées les plus sensibles aux variations de prix (comme la viande et les légumes frais) sont pour la plupart produites au Sénégal. Il a promis de renforcer les capacités de stockage. Entre le producteur et l’étal, les intermédiaires se succèdent, du transporteur au détaillant. Pour la viande, le ministre du Commerce Serigne Guèye Diop a évoqué les perturbations venues du Mali. Ce pays est le principal fournisseur de viande du Sénégal, et l’insécurité y désorganise les circuits.

Certains ménages dakarois vivent de salaires internationaux ou de l’argent envoyé par des parents émigrés. À l’échelle du pays, les transferts de la diaspora ont atteint 2 200 milliards de francs CFA en 2025. Ces revenus alimentent une partie de la demande en villas et en services haut de gamme. La plupart des familles, elles, paient le riz et le loyer avec des revenus locaux. Les uns et les autres fréquentent les mêmes marchés, et parfois la même rue.

Quand un Dakarois compare sa ville à Paris, il pense d’abord à ce qui lui reste une fois le loyer payé. Le gel des baux annoncé le 10 septembre sera jugé sur son application, là où les textes de 2014 et de 2023 ont échoué.

Paul Sedar Ndiaye, Ecrivain-Enseignant-Chercheur
Lundi 28 Septembre 2026
Dakaractu