Célébrer la Bibliothèque universitaire de Dakar, c’est bien davantage que commémorer une institution : c’est évoquer une mémoire longue, dense, traversée par les bouleversements de l’histoire et portée par une ambition constante — celle de construire, transmettre et faire vivre le savoir. Depuis un siècle, et plus encore depuis soixante ans, cette institution incarne, au cœur de l’Afrique francophone, une trajectoire où se croisent héritages, ruptures et renouveaux.
L’histoire commence en 1918, avec la création de l’École africaine de médecine. De cet établissement proviennent les premiers fonds documentaires, modestes mais essentiels, témoins d’un savoir encore inscrit dans les logiques coloniales. À cette époque, la bibliothèque n’est pas encore une institution à part entière : elle existe à l’état fragmenté, au service d’un savoir spécialisé, utilitaire, organisé selon une hiérarchie héritée de l’ordre impérial.
Une inflexion majeure intervient le 16 novembre 1949, lorsque l’Assemblée générale des Nations unies aborde la question de l’enseignement supérieur en Afrique. Derrière cette initiative se dessinent des tensions profondes : entre volonté d’émancipation intellectuelle et résistances des puissances coloniales. Soucieuse de conserver la maîtrise de son espace éducatif, la France accélère alors la mise en place d’un enseignement supérieur à Dakar.
Le 6 avril 1950, le décret instituant l’Institut des hautes études de Dakar marque un acte fondateur. Autour de ses quatre disciplines — droit, lettres, médecine et sciences — se développent des bibliothèques spécialisées. La section de médecine hérite ainsi de 4 000 ouvrages et de 145 périodiques issus de l’École africaine de médecine. Dispersées dans plusieurs bâtiments et gérées par un personnel non spécialisé, ces bibliothèques reflètent encore les limites d’un système en construction.
L’année 1952 ouvre une nouvelle étape avec la nomination de Suzanne Séguin, première bibliothécaire professionnelle. Dans un contexte matériel et humain contraint, elle initie un patient travail de structuration. En 1954, Marc Chauveinc et Jean Donati viennent renforcer cet effort, contribuant à poser les bases d’une organisation documentaire plus cohérente.
En 1957, année de l’inauguration de l’université de Dakar, André Masson est chargé d’élaborer un projet de bibliothèque universitaire fédérale. Inspiré du modèle français, il propose d’articuler bibliothèques facultaires et bibliothèque centrale. Mais les incertitudes liées aux indépendances à venir entraînent le gel des financements jusqu’en 1961. Malgré cela, un budget de 10 millions de francs CFA permet d’enrichir considérablement les collections, qui atteignent près de 80 000 volumes en 1960, plaçant Dakar parmi les grands pôles documentaires d’Afrique francophone, aux côtés de l’Université Lovanium du Congo belge fondée en 1954.
L’année 1960 marque une rupture décisive. Avec l’indépendance du Sénégal, la bibliothèque change de statut et de vocation : elle devient un instrument de souveraineté intellectuelle. Forte de son fonds documentaire, elle est appelée à soutenir la formation d’une élite nationale et à participer à la production de savoirs ancrés dans les réalités africaines.
Cette dynamique se renforce en 1962, avec la création du Centre régional de formation de bibliothécaires, soutenu par l’UNESCO. La bibliothèque s’affirme alors comme un lieu de formation et de professionnalisation. Si l’école, installée dans les locaux de l’IDEP, n’intègre pas physiquement la bibliothèque universitaire en raison du refus du conservateur, les interactions demeurent fortes et structurantes pour l’émergence d’une expertise africaine.
L’inauguration, en 1965, d’un bâtiment moderne consacre cette phase d’institutionnalisation. La bibliothèque fédérale, désormais centralisée, incarne une vision rationnelle et organisée du savoir. Mais cette modernité n’est pas exempte d’ambivalence : elle privilégie une approche académique exigeante, parfois au détriment d’une ouverture plus large aux usages sociaux de la lecture.
À partir des années 1980, la massification de l’enseignement supérieur ouvre un nouveau cycle. L’augmentation rapide des effectifs étudiants impose une transformation en profondeur des espaces, des sources et des pratiques. Cette mutation s’accélère dans les années 1990 et 2000, sous l’effet de la mondialisation des savoirs et de l’essor des technologies de l’information. Avec le soutien de la Banque mondiale, la modernisation architecturale et documentaire fait entrer la bibliothèque dans le cercle des grandes bibliothèques contemporaines, parfois qualifiées de « nouvelles Alexandries ».
Dans le même temps, l’africanisation des cadres — portée notamment par Théodore Ndiaye, Henri Sène, Mariétou Diongue Diop, puis Arona Touré et François Malick Diouf — marque une étape essentielle. Elle consacre une appropriation institutionnelle et intellectuelle, au cœur d’un processus plus large de décolonisation des savoirs.
Aujourd’hui, la Bibliothèque universitaire de Dakar se trouve à un carrefour. Entre ancrage local et inscription dans les réseaux internationaux, elle doit conjuguer ouverture et souveraineté. La transition numérique, l’informatisation des catalogues et l’accès aux sources électroniques redéfinissent ses missions. Elle n’est plus seulement un lieu de conservation, mais un espace stratégique où se nouent production, circulation et légitimation des connaissances.
Ainsi, à l’heure de célébrer soixante ans d’institution et un siècle de construction du savoir, la Bibliothèque universitaire de Dakar apparaît comme une œuvre en devenir. De la fragmentation coloniale à l’affirmation nationale, de la centralisation académique à l’ouverture numérique, elle incarne les transformations profondes du rapport au savoir en Afrique. Son histoire, riche et complexe, ne s’achève pas : elle continue de s’écrire, portée par les défis du présent et les promesses de l’avenir.
Dr. Adama Aly PAM, archiviste paléographe
a.pam@unesco.org