[ Contribution] Le serment et le reste ( par Mamadou THIAM)


Ils disaient : « Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko. » Un seul homme en deux corps, une seule espérance en deux noms. Deux ans plus tard, l'un a dû expliquer pourquoi l'autre n'est plus à ses côtés.

Entre les deux, un mot a fait le voyage à l'envers : trahison. Hier, il désignait ceux qui désertaient le combat. Aujourd'hui, il vise celui que ce combat a conduit au Palais. Il a changé de cible. Il n'a rien perdu de son poids.

C'est ce poids que Bassirou Diomaye Faye a tenté de déposer, sur France 24 et RFI, en une seule phrase :

« La seule chose que je suis susceptible de trahir, c'est mon serment que j'ai prêté le 2 avril 2024 face au peuple sénégalais et devant Dieu. »

La phrase ne plaide pas. Elle déplace. À la question qu'on lui pose, avez-vous trahi Sonko, le président en substitue une autre : à qui dois-je fidélité ? Et il répond : au serment. Il ne conteste pas l'accusation. Il conteste le tribunal.

*

Ce que l'accusation mobilise tient en un mot wolof que le français traduit mal : kóllëre. La fidélité aux liens. La mémoire des épreuves traversées. Et, plus lourde que tout, la dette de ceux qui ont marché ensemble. Dans notre imaginaire moral, rompre la kóllëre n'est pas une faute politique. C'est une faute d'homme. Voilà pourquoi le mot trahison blesse davantage qu'il n'argumente.

Face à la kóllëre, le président dresse le serment. Deux fidélités, deux grammaires. La première se tisse dans l'intimité des épreuves partagées : la prison, la campagne, les nuits d'attente. Elle n'a ni date, ni texte, ni témoin officiel. La seconde a été prononcée un jour précis, devant un peuple et devant Dieu, dans les formes que fixe la Constitution. Austin l'aurait dit autrement : le serment n'est pas une promesse plus sincère. C'est une parole dont les conditions de validité sont publiques. On peut douter d'une amitié. Personne ne peut douter qu'un serment a eu lieu.

*

Sur la séparation avec Ousmane Sonko, le récit présidentiel tient en trois temps : divergences persistantes, rupture de confiance, prérogative constitutionnelle de nommer le Premier ministre. Trois étapes, et une histoire d'hommes devient une procédure. Nulle part le mot blessure. Tout est dit dans la langue froide des institutions. C'est peut-être sa force. C'est sûrement sa limite : une rupture s'explique avec des articles de loi, elle ne s'apaise pas avec eux.

Vient toujours le moment où l'autorité née de l'épopée doit apprendre à vivre de la règle. Ce passage n'est jamais indolore. Il suppose qu'un jour, quelqu'un dise aux compagnons de route que la route ne leur appartient plus tout à fait. Le président ne cherche plus à être compris par son compagnonnage. Il demande à être jugé sur sa fonction.

*

La même méthode s'applique au FMI. Une question de dette et de contraintes financières devient politique dès que surgit le soupçon de renoncement. Le président répond par la responsabilité, l'intérêt général et, à propos des députés appelés à examiner la loi de finances rectificative, par une expression qu'on aurait tort de laisser filer : « comportement patriotique ».

Le mot est beau. Il est aussi exigeant pour qui l'emploie. Lorsque le patriotisme désigne une manière de voter, le désaccord change de nature : il ne s'oppose plus seulement à une politique, il s'expose à un soupçon. Le président reconnaît pourtant l'autonomie de l'Assemblée : le gouvernement propose, les députés examinent, chacun répondra devant le peuple. Il ne contredit rien. Il pèse. La question n'est donc pas de savoir si le chef de l'État peut dire ce qu'il attend des élus. Il le peut. Reste une question : à partir de quand le vocabulaire de la vertu commence-t-il à faire le travail du règlement intérieur ?

« Nous ne sommes pas encore au 2 décembre. » Sur la dissolution, rien n'est annoncé, rien n'est exclu. Nécessité, contexte, intérêt supérieur du peuple : la décision reste gardée dans le temps. La phrase la plus courte de l'entretien est peut-être la plus présidentielle. Gouverner, c'est aussi savoir ne pas dire aujourd'hui ce qu'on pourra faire demain.

*

Puis vient le paradoxe le plus saisissant. Le président qui prend ses distances avec son compagnon assume son soutien à son ancien adversaire, Macky Sall, candidat au secrétariat général des Nations unies : « Qui de mieux pour défendre une meilleure place de l'Afrique ? »

Contradiction ? Plutôt la même méthode, conduite à son terme : changer d'échelle pour changer de regard. Sonko devient une question constitutionnelle. Le FMI, une question de responsabilité. L'Assemblée, une question institutionnelle. Macky Sall, une question africaine. La trahison, une question de serment. À chaque fois, le président monte d'un étage, et vue d'en haut, la querelle rapetisse. Reste à savoir si ceux qui sont restés au rez-de-chaussée voient la même chose.

*

Ricœur distinguait deux manières de demeurer soi : la mêmeté, qui ne change pas, et l'ipséité, qui tient parole à travers le changement. Diomaye Faye ne prétend pas être resté le même. Il affirme avoir tenu parole. Toute la question, politique autant que morale, est là : peut-on tenir une parole en en laissant une autre derrière soi ? Le serment répond oui. La kóllëre n'a pas fini de répondre.

Dans la phrase présidentielle, le mot le plus lourd n'est pas trahir. C'est seule. Il range les fidélités, sépare celles qui peuvent se rompre de celle qui ne le peut pas. Un compagnonnage s'achève, une confiance s'use, une majorité se défait. Le serment demeure.

Mais un président n'est pas qu'une fonction, et l'élection de mars 2024 ne peut pas être réduite à un article de Constitution. Elle portait aussi une histoire : celle de deux hommes qui n'en faisaient qu'un. Que devient cette histoire quand l'un d'eux déclare ne devoir fidélité qu'au serment ? L'entretien ne le dit pas. Il n'avait pas à le dire.

Hier, cette aventure se conjuguait au nous. Elle doit désormais apprendre à se conjuguer à l'État. Conquérir ensemble est une chose. Gouverner ensemble en est une autre. Gouverner après avoir cessé d'être ensemble en est une troisième, la plus solitaire.

Le reste peut changer. Le serment demeure. Encore faut-il se souvenir qu'il a, lui aussi, ses témoins : ce peuple même, qui dira un jour s'il a été tenu.

Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com
Vendredi 25 Septembre 2026
Dakaractu



Nouveau commentaire :
Twitter



Dans la même rubrique :