[ Contribution] Clavardage nocturne: Inondations urbaines à Dakar, de la connaissance scientifique à l'action territoriale


C’est avec beaucoup d’amertume et d’inquiétude que nous avons observé les récentes images des inondations à Dakar. À la même période l’année dernière, nous avions déjà attiré l’attention, à travers plusieurs contributions dans la presse, sur une réalité désormais incontournable : sous l’effet combiné du changement climatique et d’une urbanisation insuffisamment maîtrisée, les risques d’inondation continueront de s’intensifier si des réponses structurelles ne sont pas rapidement mises en œuvre.

Chaque hivernage révèle ainsi la vulnérabilité de nos villes face aux aléas climatiques, mais également les insuffisances de la planification et de la gouvernance urbaines. Le centre de santé Philippe Maguilen Senghor de Yoff, régulièrement envahi par les eaux au point de devoir interrompre certains services, constitue une illustration particulièrement préoccupante de la vulnérabilité d’équipements stratégiques pourtant chargés d’assurer la continuité des soins.

Cette situation ne saurait être imputée aux seules précipitations. Elle résulte également de l’occupation croissante des zones basses, de l’imperméabilisation des sols, de l’insuffisance des systèmes de drainage et du non-respect des fonctions naturelles des bassins versants. Comment expliquer, par exemple, que la zone de captage de Dakar, initialement destinée à recueillir et à réguler les eaux pluviales, continue paradoxalement à « capter » des immeubles, parfois construits sans dispositifs d’assainissement adaptés ?

Les connaissances scientifiques existent pourtant. De nombreuses thèses, mémoires et études ont documenté le fonctionnement des bassins versants urbains, la dynamique des zones inondables et les effets de l’urbanisation dans la région de Dakar. La difficulté réside donc moins dans l’absence de diagnostics que dans la faiblesse des passerelles institutionnelles entre la recherche scientifique, l’expertise technique et la décision publique. Les autorités nationales, les maires des territoires vulnérables, les universités et les services compétents doivent établir des mécanismes permanents de collaboration afin que les résultats de la recherche alimentent effectivement la planification et l’action publiques.

Au-delà de la mobilisation des techniciens des services de l’État, la territorialisation des politiques publiques et les transferts de compétences imposent un renforcement substantiel des capacités des collectivités territoriales. Celles-ci doivent recruter, dans le cadre de la fonction publique locale, des spécialistes de l’aménagement, de l’urbanisme, du climat, de l’hydrologie, de l’assainissement et de la gestion des risques. Ces experts doivent être capables de concevoir, de rédiger, de mobiliser les financements nécessaires, de conduire et d’évaluer des projets intégrés de résilience urbaine. Les collectivités territoriales ne peuvent exercer efficacement leurs compétences sans disposer de ressources humaines qualifiées et durablement intégrées à leurs administrations.

Notre inquiétude est d’autant plus grande que le contexte national risque de favoriser des réponses ponctuelles au détriment d’une politique structurelle de prévention. Dans l’urgence, l’organisation prochaine des Jeux olympiques de la jeunesse impose de présenter une capitale attractive, fonctionnelle et sécurisée. Cette échéance pourrait conduire à privilégier des opérations visibles d’embellissement et d’assainissement sans traiter suffisamment les causes profondes des inondations. Or, à moyen terme, les contraintes liées au niveau d’endettement du pays, aux tensions sur les finances publiques, au front social, à la succession des crises et à l’intensification progressive de l’agenda politique d’ici à 2029 pourraient réduire les capacités d’investissement et compromettre la continuité de l’action publique.

Ces contraintes ne doivent cependant pas servir de justification à l’inaction. Elles rendent, au contraire, indispensable une hiérarchisation rigoureuse des priorités, fondée sur la protection des populations et des équipements essentiels. La gestion des inondations doit être soustraite aux logiques conjoncturelles, aux interventions saisonnières et aux calendriers électoraux. Elle exige une programmation pluriannuelle, des financements sécurisés, une coordination durable entre l’État et les collectivités territoriales, ainsi qu’un dispositif rigoureux de suivi et d’évaluation.

Le retour périodique des inondations, notamment au centre de santé Philippe Maguilen Senghor, montre qu’il est désormais urgent de passer des diagnostics répétés à l’action territoriale. Cet établissement et les autres infrastructures essentielles doivent être érigés en priorités absolues. Il convient, plus largement, de protéger les zones naturelles de rétention, de faire respecter les règles d’urbanisme, d’améliorer les réseaux de drainage et d’intégrer l’expertise scientifique dans toutes les étapes de la planification urbaine.

Il ne s’agit donc pas seulement de donner temporairement une belle image de Dakar à l’occasion des Jeux olympiques de la jeunesse, mais de construire une capitale durablement résiliente, capable de protéger ses habitants bien au-delà de 2029. La réussite d’une telle ambition dépendra autant de la qualité des infrastructures réalisées que de la capacité de l’État et des collectivités territoriales à anticiper les risques, à mobiliser les compétences appropriées et à inscrire leurs interventions dans le temps long. 

Cheikh Ahmed Tidiane WADE AL MAKTOUM Thiowor¨
Jeudi 17 Septembre 2026
Dakaractu